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Actualités - Opinion

DÉMÉNAGEMENTS

Merveilleuse surprise, princier cadeau des dieux de la normalisation : il n’est pas question ici, on s’en doute, de celle bizarrement promise par le sommet arabe de Beyrouth à Israël, au moment précis où celui-ci portait à d’autres sommets sa guerre contre les Palestiniens. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, c’est entre les Arabes eux-mêmes que la normalisation n’a jamais cessé d’être en réalité la plus nécessaire, la plus bénéfique, la plus ardemment souhaitée. Tel est le cas pour les relations très particulières entre notre pays et la Syrie : relations dictées par la géopolitique et régulièrement perturbées pourtant par la politique, relations que tout prédestinait à être naturelles et qui n’ont jamais cessé, en fait, d’être chargées d’arrière-pensées, empreintes d’ambiguïté. Ce n’est pas la première fois certes que les Syriens procèdent à un allègement ou à un redéploiement de leurs troupes stationnées depuis plus d’un quart de siècle au Liban, le dernier en date remontant à l’été. L’opération entamée mercredi est exceptionnelle toutefois à plus d’un titre. Le moindre de ceux-ci n’est pas le timing choisi, qui coïncide avec un net regain de tension à la frontière libano-israélienne, intervenant lui-même en contrepoint des sanglants événements de Cisjordanie. Nul ne fera à la Syrie l’insulte de croire qu’elle ne fait que déserter, avec prudence et diligence, une région promise à de nouveaux cataclysmes : qu’elle ne veut pas se trouver prise dans la mêlée, mais qu’elle craint tout autant l’embarras dans lequel elle se trouverait plongée si elle devait rester l’arme au pied, en cas de coup dur. Décidé lors de la visite officielle à Beyrouth, début mars, du président Bachar el-Assad, elle-même une véritable première, le redéploiement paraît donc répondre à des considérations libanaises et syriennes, même si le contexte régional a pu lui donner un coup d’accélérateur ; il mérite, dès lors, d’être salué comme un premier pas, indiscutablement concret, dans un processus encore long et laborieux que commande l’intérêt bien compris des deux pays. Exceptionnel d’abord, ce redéploiement, parce qu’il n’est pas présenté cette fois comme un acte souverain, comme une initiative unilatérale prise par les autorités de Damas pour des raisons qui ne regardent qu’elles seules. L’annonce de mercredi soir a obéi à un rigoureux formalisme, marqué par des réunions de la commission militaire issue du Haut-Conseil syro-libanais et la publication de communiqués émanant des deux commandements militaires. Combien avons-nous pu être gratifiés, dans le passé, de mesures unilatérales, de changements de dispositifs soudains et d’autres ukases pour nous réjouir aussi ingénument des égards protocolaires qui se sont finalement fait rappeler aux esprits... C’est bien la première fois par ailleurs que des mouvements de troupes syriennes ne sont pas exclusivement justifiés (quand on se donnait la peine de les justifier !) par des impératifs tactiques ou stratégiques, liés à la confrontation avec l’ennemi israélien. Si les blindés, les canons et les soldats de Damas se replient sur le col du Baïdar, c’est – mieux vaut tard que jamais – en application de l’accord interlibanais de Taëf, sur lequel se fonde notre Constitution. La précision est de taille, même si pour un temps encore indéterminé d’importantes poches syriennes doivent subsister dans les zones en cours d’évacuation. Entre autres éléments éminemment positifs, on aura noté qu’il est fait mention aussi, dans ces communiqués, de la conjoncture nouvelle créée par le retrait israélien du Liban-Sud de l’an 2000, et de la capacité des forces régulières libanaises à gérer la situation. Les dispositions très claires de Taëf, la providentielle évacuation du Liban-Sud, les aptitudes d’une armée forte de 75 000 hommes et dont l’entretien assèche une bonne part des finances publiques : tous arguments irréfutables, longtemps invoqués par diverses et importantes instances politiques et morales pour réclamer, mais en vain, le redéploiement en question avec, pour corollaire, un rééquilibrage des rapports libano-syriens au triple plan politique, économique et sécuritaire. On est en retard de dix bonnes années sur le programme de Taëf ; tantôt, en effet, les responsables des deux pays alléguaient que le délai de deux années stipulé par les textes ne commençait à courir qu’après la réalisation des réformes politiques, y compris la déconfessionnalisation du système ; et tantôt ils professaient crûment que les «nécessités nationales» primaient sur les textes, autrement dit que la Syrie ne se retirerait qu’au moment de son choix. Quant au retrait israélien du Sud, lequel commandait en toute logique un allègement conséquent du dispositif de «confrontation», il a fait l’objet de remarques encore plus consternantes, émanant des plus hautes sphères du pouvoir : pour avoir osé établir un lien entre occupation ennemie et «présence amie et alliée», des patriarche Sfeir, des Walid Joumblatt, des rassemblements politiques, des intellectuels, des journalistes et des étudiants se sont pratiquement vu accuser de «faire le jeu d’Israël». Tout cela c’était hier ; tout cela, cependant, a fini par conduire à aujourd’hui, en attendant des lendemains encore meilleurs. La leçon à en tirer est aussi simple que réconfortante : le réalisme auquel est tenu tout responsable ne doit pas forcément être excuse à plate démission, ni source de résignation pour les forces vives de la nation, opinion publique en tête. C’est à force de demander, fort de son bon droit, que l’on finit par se faire entendre, par secouer les situations assises, par faire réfléchir les faiseurs de décision. Il serait évidemment naïf de croire que les actuels déménagements, même s’ils suppriment l’aspect le plus ostentatoire de sa présence sécuritaire, altèrent en quoi que ce soit l’influence prédominante de la Syrie sur les divers rouages de la vie politique libanaise. On ne se félicitera pas moins des premières manifestations de ce qu’il faut bien appeler un style syrien nouveau, tranchant salutairement avec celui, sourcilleux et rigide, du passé. Incluons sans hésiter, dans ce «on», les citoyens de Syrie qui eux aussi – eux surtout peut-être – ont soif de changement. Issa GORAIEB
Merveilleuse surprise, princier cadeau des dieux de la normalisation : il n’est pas question ici, on s’en doute, de celle bizarrement promise par le sommet arabe de Beyrouth à Israël, au moment précis où celui-ci portait à d’autres sommets sa guerre contre les Palestiniens. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, c’est entre les Arabes eux-mêmes que la normalisation n’a jamais cessé d’être en réalité la plus nécessaire, la plus bénéfique, la plus ardemment souhaitée. Tel est le cas pour les relations très particulières entre notre pays et la Syrie : relations dictées par la géopolitique et régulièrement perturbées pourtant par la politique, relations que tout prédestinait à être naturelles et qui n’ont jamais cessé, en fait, d’être chargées d’arrière-pensées, empreintes...