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Actualités - Opinion

IMPRESSION Partir pour partir

L’espèce humaine a la bougeotte. Avant, c’était par nécessité. Dès que les ressources étaient épuisées, il fallait repartir pour d’autres chasses, d’autres cueillettes. La sédentarité est apparue avec la maîtrise des cultures – sans jeu de mots –. Quand on avait planté, il fallait bien attendre que ça pousse. Ainsi prenait-on racine, en même temps que germait le grain. Depuis, notre lien à la terre a l’intimité obscure et moite des fanges nourricières. Un lien dont nous savons bien, à force, qu’il finira par nous happer, nous brasser dans son malstrom, et rien qu’à l’idée de ce tourbillon infernal, une envie de ciel nous presse. Et nous partons. La liberté a ses agents. Ils vendent du départ, assorti de quelque rêve de cocotier. Dès que s’annonce une petite semaine «sans», des marées bleues inondent nos messageries en même temps que le désert y rampe. Sur quelle dune, sous quelle excroissance végétale poser son transat, planter son parasol ? On a beau penser à autre chose, le matraquage est tel qu’on y pense malgré soi. Défilent alors des Jordanies heureuses qui vous offrent les sables dont elles se seraient bien passées, des cinq étoiles-piscines comme on en a chez nous mais en plus loin, des Rio en délire qui attendent votre manne pour amortir la silicone. Des plages du bout du monde avec la paix en prime, mais aussi l’ennui statique des cartes postales. Il y a aussi les destinations extrêmes, le trecking au Chili où chaque caillou foulé possède un jumeau au Sannine, mais en plus bas, l’humanitaire à Bombay où les eaux usées ruissellent comme à Aïn-el-Héloué, mais en plus sacrées, et puis les destinations mystiques, Medjugorje, Lourdes, on a beau dire que la sainte Vierge est la même partout, allez savoir pourquoi. Elle aussi a besoin d’être ailleurs. Et puis l’Europe, ce grand livre ouvert qu’on lit avec les pieds. Ses expos qu’on mérite dans les longues files d’attente sous les petites pluies glacées, avant de se dire que dans le catalogue, au moins, la tête du voisin ne vous gâchera pas le plaisir. Toute cette mauvaise foi, c’était pour dire que nulle évasion n’est possible sous l’angle étroit du prêt-à-partir. Une destination heureuse est une destination fantasmée. Avant, après et surtout pendant. Alors, comme l’Ulysse de Joyce, il suffirait de faire le tour de sa ville pour sentir qu’on n’en reviendra jamais. Fifi ABOUDIB
L’espèce humaine a la bougeotte. Avant, c’était par nécessité. Dès que les ressources étaient épuisées, il fallait repartir pour d’autres chasses, d’autres cueillettes. La sédentarité est apparue avec la maîtrise des cultures – sans jeu de mots –. Quand on avait planté, il fallait bien attendre que ça pousse. Ainsi prenait-on racine, en même temps que germait le grain. Depuis, notre lien à la terre a l’intimité obscure et moite des fanges nourricières. Un lien dont nous savons bien, à force, qu’il finira par nous happer, nous brasser dans son malstrom, et rien qu’à l’idée de ce tourbillon infernal, une envie de ciel nous presse. Et nous partons. La liberté a ses agents. Ils vendent du départ, assorti de quelque rêve de cocotier. Dès que s’annonce une petite semaine «sans», des marées...