Au journaliste débutant on donne toujours ce vade-mecum : «ouvrez grand les yeux, les oreilles et le cœur». L’un ne va pas sans l’autre et tout se passe dans cette ouverture. Elle nécessite l’affûtage de tous les moyens de perception et vaut pour toute activité humaine. Les amateurs de jeux vidéo peuvent effleurer cette satisfaction quand, après plusieurs tentatives de franchir une étape, ils finissent par maîtriser le déclic qui donne accès à la suite des épreuves. Cela laisse imaginer en grand ce que peut éprouver un sportif de haut niveau quand après avoir, des années durant, poussé son corps et son mental jusqu’au bout des limites humaines, lui vient sans crier gare ce moment où l’effort se mue en une facilité qui le surprend lui-même. Comme dans un rêve, le physique, malmené tel une bête par un cerveau désolidarisé de sa propre douleur, par-delà les échecs et les hésitations et la lassitude qui guette, est touché par une grâce. Devient gracieux. Franchit l’obstacle comme rien d’humain. Comme un corps astral en harmonie avec l’univers. Un blanc. Il ne ressent plus rien, il est au-delà de la perception. Même la température ambiante est celle de sa peau. Quelques instants, cela dure. Quelques instants qui le hanteront toute une vie, où il n’aura de cesse que de toucher encore une fois «ça», «que l’homme a cru voir». Et cette touche-là, ce doigt de l’ange, on ne vient pas avec. On le trouve, selon qu’on le cherche, mais sa voie est semée de mirages. On le gagne, selon qu’on le joue, et il est cruel pour les tricheurs. Il est exigeant et se dérobe à ceux qui fléchissent. À nous, cinq sens plus ou moins défaillants, quelques rêves, une forme d’aspiration au meilleur que Descartes définissait comme une «trace du divin» laissée dans notre pâte initiale. Maigre bagage. Suffit au mieux à pousser le train-train des jours. Mais bagage insondable pour peu qu’on l’ouvre. Il contient les pleurs de joie de toute grâce, l’heure bleue, la composition idéale que le peintre a cherchée dans toutes ses toiles, l’émotion initiale du compositeur que l’interprète a cherchée dans chaque note, et il n’atteint pas que les artistes. Un soir de séance, au centre-ville, vous vous laissez aller à contempler ce que peut faire l’homme quand il cherche à détruire, et ce qu’il peut quand il lui prend de réaliser. Explose alors au mégaphone la voix d’un aboyeur dans le silence joyeux de la place : «La voiture de son excellence, monsieur le ministre machin-bey, est avancée». Vite, s’accrocher à une illusion. Machin-bey embarque, sa caisse hérissée d’antennes qui ne lui apprendront rien sur les aspirations de ses électeurs. Monsieur le ministre, si vous n’en avez pas perdu l’usage, à force de prothèses, ce conseil que les aînés prodiguent encore aux stagiaires : les yeux, les oreilles… le cœur. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Au journaliste débutant on donne toujours ce vade-mecum : «ouvrez grand les yeux, les oreilles et le cœur». L’un ne va pas sans l’autre et tout se passe dans cette ouverture. Elle nécessite l’affûtage de tous les moyens de perception et vaut pour toute activité humaine. Les amateurs de jeux vidéo peuvent effleurer cette satisfaction quand, après plusieurs tentatives de franchir une étape, ils finissent par maîtriser le déclic qui donne accès à la suite des épreuves. Cela laisse imaginer en grand ce que peut éprouver un sportif de haut niveau quand après avoir, des années durant, poussé son corps et son mental jusqu’au bout des limites humaines, lui vient sans crier gare ce moment où l’effort se mue en une facilité qui le surprend lui-même. Comme dans un rêve, le physique, malmené tel une bête par un...