Son «épreuve d’artiste» a longtemps été une source de bonheurs avant de se transformer, avec le temps va tout s’en va, en épreuves quelquefois plus difficiles. Amal Traboulsi, qui a de l’artiste le coup d’œil et l’amour inconditionnel du beau, a définitivement associé son nom et celui de sa galerie à cette passion qui est également – ne lui en déplaise – un métier. Epreuve d’artiste», «c’est la première signature de l’artiste avant l’édition. La seule épreuve que l’artiste a sûrement faite de ses propres mains. Une œuvre originale». Le nom était original. La démarche aussi. Une galerie «dessinée» à quatre mains et en pleine guerre par Amal Traboulsi et Martin Giesen, peintre célèbre de son état, Allemand comme son nom l’indique et qui cherchait une raison, autre que celle du cœur, de rester au Liban. «Nous voulions d’abord faire venir les œuvres graphiques des artistes étrangers au nom déjà connu». Madame Traboulsi raconte de sa voix calme et de ses grandes mains ponctuées de grandes bagues l’histoire de son dernier bébé qu’elle a fait presque toute seule mais avec autant d’amour que ses trois autres enfants. «Le Liban possédait déjà de nombreuses galeries qui s’occupaient des artistes locaux. De plus, c’était une occasion de montrer aux artistes et clients libanais ce qui se passait dans le monde». Et d’aventures en aventures L’inauguration de ce lieu qu’elle a aménagé comme «un cocon qui me ressemble» aura lieu à la rue Clemenceau, en 1979. «Il me reste des souvenirs délicieux des premières expositions où nous avons également découvert les premières pannes d’électricité auxquelles nous n’étions pas du tout préparés. Je me souviens de l’ambassadeur d’Italie venu voir le travail d’un peintre italien à la lueur de son briquet ! Je me souviens aussi de la présence des soldats israéliens en 1982 dans ma rue et ma galerie, s’exclamant qu’il était bizarre de trouver une galerie d’art ici». Et d’aventures en aventures, la galerie déménage à Kaslik et s’adapte aux manques et aux exigences du pays. «Nous avons vite compris qu’au Liban, les gens n’étaient pas intéressés par des œuvres graphiques. Évoluant dans un petit pays, ils n’avaient pas envie de voir la même œuvre chez quelqu’un d’autre. Et puis de nombreuses galeries étaient en train de fermer, il a fallu s’occuper des artistes locaux. En fait, nous avons petit à petit remplacé les instituts culturels, les musées, inexistants ; nous avions même fait de nombreuses rétrospectives de grands peintres libanais, tels Omar Onsi et Georges Corm. La proximité de l’Université Saint-Esprit a poussé les étudiants à venir passer du temps à la galerie. On sentait qu’on participait positivement à quelque chose». Amal Traboulsi s’absente un instant, relève son large foulard tombant sur ses larges épaules et poursuit : «J’ai tout donné à ce travail. La galerie était ma soupape de sécurité pendant la guerre. Il fallait rester en vie et rester positive. Je ne supporte pas les moments de vide». La voix calme se fait un peu plus dure. Les distances installées se font plus proches au fil des confessions. «C’est malheureux à dire, mais durant les moments difficiles, il y avait une solidarité extrême que je n’ai jamais vue avant ou après. Il y avait une inconscience dans l’air qui rendait les gens plus sincères, plus chaleureux et plus vrais». Amal la froide, «on me traite de snob !», la fausse calme, «quand j’éclate, j’éclate fort», la sensible «quelquefois susceptible» qu’on accuse d’avoir mauvais caractère «parce que je refuse les compromis» rajoute, avec humour, «dans ma vie professionnelle, j’ai fini par devenir, pour l’artiste, l’autre regard dont il avait besoin, l’amie que je n’ai pas choisi d’être, la mère et la psychiatre». Elle, ce qu’elle aimait d’abord, c’était les mots et la poésie, née dans une famille de poètes célèbres qui allait de son grand-père Issa Iskandar Maalouf, grand historien, à ses trois oncles, en passant par le frère Fawaz Traboulsi. «J’ai grandi dans une atmosphère d’écriture et de raffinement». Les couleurs ont remplacé les mots, l’atmosphère de raffinement est restée intacte. Amal la trimbale avec elle dans ses déplacements, changements d’adresses qui suivent l’itinéraire du pays. Après Kaslik puis la rue Sursock et enfin l’immeuble Cassir, elle a pris une année sabbatique où elle a volontairement choisi de baisser le rideau, calmer ses déceptions, «de nombreux artistes que j’ai aimés, poussés et soutenus ne me l’ont pas rendu d’une manière aussi sincère» et surtout apprendre à devenir une meilleure commerçante ; ses amours, ses amis, ses emm… à présent réglés, elle revient à ses premières amours et organise une vente aux enchères dans ses locaux en mars prochain, qui va «enfin fixer des références, une structure pour l’art libanais». Elle qui maniait le pinceau à ses débuts avant de l’abandonner, «j’étais trop dans la théorie pour m’accepter !», envisagerait, peut-être, un jour, de «réapparaître avec mes lauriers à moi». Chez qui exposerait-elle ses épreuves d’artiste ? «Je choisirai la meilleure galerie en ville…». Carla HENOUD
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