Sur le cartouche minuscule accolé à notre minuscule géographie nous avons longtemps lu : «climat tempéré». Nous en avons mis du temps à comprendre que cette caractéristique était le signe même de l’intempérance, vivant sous l’une des rares latitudes où se succèdent quatre vraies saisons. Ailleurs, de longues moussons relaient de longues sécheresses, de longs hivers nordiques finissent d’engourdir de longs étés blafards. Ailleurs encore, dans des pays géants que nous n’imaginons pas du fond de notre mouchoir de poche, les saisons s’adjugent des paysages de sorte qu’il faut voyager d’une ville à l’autre pour savoir à quoi ressemblent les couleurs qui n’en finissent pas de percer sous le blanc. Chez nous, le temps passe quand ailleurs il s’installe. Parce que nous le voyons passer, tourmenter les arbres d’une tempête, grossir leurs bourgeons d’une fausse éclaircie, pleuvoir comme si l’abondance était notre lot définitif, jusqu’à ce que lessivés, noyés, nous ayons à peine le temps de demander grâce : déjà les grillons y vont de leurs élytres et l’herbe se broie en poussière sous nos pas. À peine nous sommes-nous habitués à ronronner dans le calfeutrage douillet de l’hiver qu’il faut réveiller les maisons, inviter le soleil, sur les tapis et les couvertures, à l’holocauste bisannuel des acariens. Forcément, cette nature instable a pesé sur le manque de rigueur, l’émotivité et l’impatience qui caractérisent la plupart d’entre nous. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle notre première langue est celle des mains : les gestes précédant la parole, et vite, avant qu’elle nous échappe ou qu’un facteur indépendant nous la coupe ou simplement nous fasse changer d’idée. Et c’est la raison pour laquelle nous sommes ici plus intuitifs que rationnels, rien n’étant réellement prévisible sous le ciel qui est le nôtre. On dit que les Arabes ont acquis la science du zéro dans le néant du désert. Mais c’est dans la luxuriante Andalousie qu’ils en ont fait un nombre, une fois qu’ils ont pu coupler celui-ci aux foisonnements d’une nature plus généreuse, tellement plus généreuse qu’à défaut de la saisir dans le langage il leur fallut d’abord la quantifier, la répertorier dans l’abstraction algébrique. Dire qu’il leur a fallu, des siècles plus tard, un certain 11 septembre pour que le monde qui leur doit une grande partie de sa civilisation leur reconnaisse enfin cette immense paternité. Quoi qu’il en soit, il ne s’agissait pas ici de rallumer la polémique sur l’influence des climats sur les hommes dont on a longtemps dénoncé l’aspect restrictif sinon raciste… Dans le fond de ma pensée, il y avait une vieille voisine et un très vieil oncle qui ont vu venir l’hiver avec l’appréhension sereine d’un grand départ attendu. Dès les premières neiges, ils savaient qu’ils lâcheraient prise. C’est chose faite. Leur départ ressemble à la chute des vieux chênes dont on croit l’ombre éternelle tant elle a traversé d’étés. Les maisons qu’ils désertent ont un blanc à la mémoire dans le blanc de la neige qui durcit l’horizon. Reste à exprimer dans le langage des mains comment ils font de nous les derniers des fidèles malgré l’inconstance des saisons. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Sur le cartouche minuscule accolé à notre minuscule géographie nous avons longtemps lu : «climat tempéré». Nous en avons mis du temps à comprendre que cette caractéristique était le signe même de l’intempérance, vivant sous l’une des rares latitudes où se succèdent quatre vraies saisons. Ailleurs, de longues moussons relaient de longues sécheresses, de longs hivers nordiques finissent d’engourdir de longs étés blafards. Ailleurs encore, dans des pays géants que nous n’imaginons pas du fond de notre mouchoir de poche, les saisons s’adjugent des paysages de sorte qu’il faut voyager d’une ville à l’autre pour savoir à quoi ressemblent les couleurs qui n’en finissent pas de percer sous le blanc. Chez nous, le temps passe quand ailleurs il s’installe. Parce que nous le voyons passer, tourmenter les...