Yves Saint Laurent ne faisait déjà plus de prêt-à-porter. Il ne fera plus de haute couture. «Son art était directement lié à un art de vivre», a déclaré Pierre Bergé, «et l’art de vivre n’existe plus». Sombre constatation. «Grand créateur», c’était l’expression. Plus que des vêtements, Saint Laurent créait des femmes. Avec le smoking, il leur offrait, par-delà la mièvrerie des fanfreluches, la rigueur d’un vêtement masculin symbole de discipline, de courtoisie et de réserve, de fêtes ordonnées dans les règles de l’art, où même pompette on garde sa dignité, et même en cadavre on reste exquis. En smoking elles étaient belles et pouvaient se taire et en dire très long en même temps. En ce temps-là, le vêtement intelligent n’était pas la seconde peau qui réagit aux intempéries, la manche connectée au portable, le manteau qui se transforme en bivouac, le capuchon avec écouteurs incorporés. L’intelligence à la Saint Laurent, c’était des fragments d’œuvres d’art arborés en vareuses. Mondrian, Picasso, Delaunay, brillant de tous les feux des broderies de Lesage sous les flash-lights, mouvants de toute la grâce des cat-walks, comme si tout ce que l’art moderne avait produit de plus somptueux avait choisi le dos des femmes comme ultime cimaise pour s’évader des musées. Mondialiste avant l’heure son inspiration avait marié l’Orient à l’Occident, séduit les princesse arabes avec des atours de tsarines, réchauffé les Européennes avec des châles de babouchkas, introduit ici et là des clins d’œil d’ailleurs, interprétant les modes vernaculaires sans tomber dans l’écueil du folklore. L’image de Saint Laurent et inversement, c’est Deneuve : le feu sous la glace, de l’hautain pour cacher le fragile, du classieux qui laisse deviner le pervers. Toutes les ambiguïtés dans un code vestimentaire vivant. Toute une attitude, et la liberté d’être soi. Saint Laurent s’en va-t-écrire entre l’Inde et l’Égypte. Besoin de sources, de ressources et d’authenticité. Loin des nouveaux riches asiatiques ou autres, poussant dans les halls des aéroports de pleins chariots de valises griffées, loin des minettes qui affichent, ne serait-ce que sur un bout de plastique autour du poignet, le logo qui dit «j’en ai» mais où ? et de quoi…, loin des sigleurs de porte-clés et autres babioles qu’il n’aurait pas lui-même offerts en cadeaux d’entreprises et que des milliers s’attachent comme une autre identité. Dans ce monde de marketing sauvage qui piège dans ses griffes diverses tous les moutons de panurge en mal de reconnaissance, où à défaut de trouver sa place on cherche ses marques en se les collant où l’on peut, où l’on est prêt à payer pour servir de placard publicitaire aux tatoueurs de troupeaux, Saint Laurent ne tourne pas une page, il ferme tout un livre. Il veut être Yves, simplement Vyvre d’autres Yvresses et dériver dans le vrai, loin des produits dérivés. À tous ceux qui ont encore le goût des belles choses, il reste un paysage sans œuvres dans une forêt de signatures. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Yves Saint Laurent ne faisait déjà plus de prêt-à-porter. Il ne fera plus de haute couture. «Son art était directement lié à un art de vivre», a déclaré Pierre Bergé, «et l’art de vivre n’existe plus». Sombre constatation. «Grand créateur», c’était l’expression. Plus que des vêtements, Saint Laurent créait des femmes. Avec le smoking, il leur offrait, par-delà la mièvrerie des fanfreluches, la rigueur d’un vêtement masculin symbole de discipline, de courtoisie et de réserve, de fêtes ordonnées dans les règles de l’art, où même pompette on garde sa dignité, et même en cadavre on reste exquis. En smoking elles étaient belles et pouvaient se taire et en dire très long en même temps. En ce temps-là, le vêtement intelligent n’était pas la seconde peau qui réagit aux intempéries, la manche...