C’est bien au pluriel qu’on aborde la notion de règlements de comptes avec Paul Chaoul. Poète, dramaturge, essayiste, chroniqueur, épris d’écriture comme on peut l’être d’une femme, cet «enfant terrible» de la littérature arabe libanaise (arborant aujourd’hui avec la même fiévreuse curiosité d’antan une maturité aux cheveux grisonnants) vient de publier un ouvrage sulfureux, provocateur pour les uns, sage pour les autres, intitulé «Nafadou al-Ahwal» (traduction en français : «État de fin»), Édition Dar an-Nahar – 72 pages. Ni roman, ni poème, ni théâtre, ni philosophie mais une prose dense, tendue, somptueuse, cinglante que Paul Chaoul qualifie, et à juste titre, de «texte ouvert». Règlements de comptes avec soi, les autres, la littérature, un pays, l’histoire, l’art, le ciel, la terre…Virulent réquisitoire à l’écriture diversifiée pour s’en prendre à tout ce qui défigure : guerre, défaite, dictature, sexe, détournement de la religion… De la chute d’un cheveu à la notion de Dieu, en passant par les combats fratricides, la mort, le destin, les cataclysmes, tout est ici apocalyptique et «shakespearien» dans l’impétuosité et la démesure et c’est absolument naturel qu’on clôture ce livre, faussement chaotique et au dérèglement systématique, en toute théâtralité, avec Hamlet et Ophélie, symbole de Beyrouth. Pour tout dire, dans ce monologue à transformations multiples, le «je» de l’auteur («Je» est un «autre», disait justement Rimbaud) est à la fois le bourreau et la victime, il incarne tous les personnages, du saint au déchu, de l’inspiré à l’obsédé, pour conclure que tout est mort et que seule triomphe la violence. Détenteur d’une maîtrise en lettres arabes, Paul Chaoul, de toute évidence, est un fervent et fougueux amant de la langue d’al-Moutanabbi. Il totalise vingt ouvrages publiés, sans compter son parcours aux quotidiens an-Nahar, Safir et, actuellement, le Moustaqbal où il tient régulièrement une tribune socioculturelle, sans jamais ignorer la dimension politique des évènements. Lequel des vingt ouvrages préfère Paul Chaoul ? Contre toute attente, ce n’est pas le dernier qui le passionne mais le premier…«Non parce que c’est le meilleur, confie-t-il, mais parce qu’il me rappelle qu’il y avait encore de l’espoir en ce temps-là… C’était en 1974 et je venais de publier mon premier recueil de poésies “Toi qui poignardes la mort”. On était alors plein de rêves, on croyait à un avenir meilleur, dans un pays meilleur... Et la guerre a tout pulvérisé…» Esprit libre et d’une farouche indépendance, Paul Chaoul est revenu de «toutes les milices, de l’extrême droite à l’extrême gauche» et dit sans ambages qu’il «n’a plus d’illusions. Je suis engagé pour l’homme et je suis contre l’idéologie. Un engagement ouvert et libre avec l’homme. Car l’engagement doctrinal a tué la culture dans le monde arabe». C’est comme pour le style qu’il change à chaque livre. Il est convaincu que la routine tue le poète. Plasticien des lettres, orfèvre des phrases aux tournures toujours éloquentes même si elles sont alambiquées, traducteur émérite (poésie française contemporaine, En attendant Godot et Fin de partie de Beckett) et homme de réflexion, il qualifie son écriture d’expérimentale (Je suis contre tout style, dit-il) tout en sachant pertinemment que son expression n’est guère non plus banale ou pour le commun du peuple. Féru d’Ounsi el-Hajj (mon ami), Chawki Abou Chakra, Saïd Akl (le plus grand poète classique du XXe siècle), Mohamad al-Maghout (le seul écrivain arabe fidèle à Beyrouth), amoureux de Mallarmé (le seigneur des poètes), Paul Chaoul, fraîchement rentré du Xe Festival de théâtre de Carthage, lui qui a écrit plus d’une œuvre pour la scène (on se souvient, entre autres, de al-Halaba et de al-Moutamarrida), sans être une lugubre Cassandre, prophétise et constate avec lucidité : «Le théâtre arabe se meurt… Il y a une crise d’acteurs, d’auteurs, de producteurs et de textes… C’est à croire que c’est la scénographie qui devient la vedette. Pour le Liban si le travail de Lina Saneh “Le retour au désert” de Koltès n’avait été présenté hors compétition, il aurait certainement décroché tous les suffrages». En définitive, Paul Chaoul, c’est quoi pour vous l’écriture ? «L’écriture c’est comme le sexe, c’est le plaisir dans le moment… Et puis j’écris surtout pour me libérer des expériences passées…».
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