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Actualités - Opinions

IMPRESSION - Beyrouth s’éveille

Chien et loup du matin. Les écoliers dans la rue attendent – formule barbare – d’être «ramassés». Quelques parents sur les balcons. La vie en perspective plongeante, silhouettes des passants comme déformées par les vapeurs de la nuit : juste la sphère de la tête, et du mouvement qui déborde autour. Voilà les premiers joggeurs qui passent. Ils ont encore la pêche dans leurs survêts tout frais. Sur la corniche, le maître de gym les attend-il aujourd’hui ? Tout à l’heure ils seront des dizaines à suivre les gestes qui font du bien, ils viendront de toutes les rues de Beyrouth, de tous les quartiers, de tous les clochers et de tous les minarets pour inspirer ensemble la brise marine et «en haut en bas, sept et huit, et on expire…» voilà. Ils auront partagé mieux qu’un repas. C’est la fraternité des embruns, la secte joyeuse des lève-tôt, et Beyrouth leur appartient, et la Méditerranée vient s’écraser à leurs pieds. Après cette heure de gloire, une routine plus morne reprendra ses droits : la voilà déjà qui cahote dans le camion de primeurs. Il s’arrête et décharge ses cageots. Les ménagères s’agglutinent et aussi le vieil épicier qui fait emplette pour les retardataires. Depuis qu’on le livre, il ne va plus à la halle. Elles sont déjà loin, les noix fraîches de septembre et l’odeur des mûres écrasées. Les oranges sont enfin oranges, et les marrons, comment vous les faites griller, et les anones, ça se replante tous ces pépins ? et les artichauts, c’est pour bientôt, et qui se rappelle le temps des cardons, quand les bédouines en faisaient la cueillette, et c’était si bon, si long à débarrasser de toutes ces épines… La dame du premier observe le manège, impassible. Elle attend la voiture qui la mènera à ses cours. Coiffure impec, tailleur strict. Serviette. Prof de fac. Chez elle, pas de déjeuneurs, on ne rentre que l’après-midi. Le concierge émerge à son tour : déjà passé, le facteur ? Si je l’attrape encore à jeter le courrier dans les flaques… mais il ne l’attrape jamais, tant mieux pour ses oreilles, tant pis pour les abonnés. Voilà le banquier d’en face, costume gris et quant-à-soi, ne regarde que droit devant. Chez l’antiquaire, livraison de meubles : vie nouvelle en perspective pour les objets en déshérence. Rue Hamra, devant l’ancien Express, le marchand de journaux dresse son étalage. Il a ses habitués : le Magazine Littéraire ? Pas pour vous cette fois : c’est un spécial Nietzsche. Qu’en sait-il ? des fois qu’il couverait un livre, celui-là, avec son regard au laser. Dans l’ascenseur, les eaux de toilette se superposent : Hespéridé-fleuri : la dynamique du 6e (en retard ?). Poudré des années 50 : la dame du 5e (déjà l’heure de la messe ?). Minéral-boisé : l’intello au foyer du 3e (légumes ou UPT ?). Lavande-vanille : le sémillant docteur du second (bridge anticipé ou analyses en souffrance ?). Comme aux mots croisés, l’entracte «vidait les baignoires pour remplir les lavabos», le réveil vide les lits et remplit la rue. Une géographie humaine s’anime en tracés aléatoires et les repères se plantent à coup de «Bonjour !». Good morning Beyrouth ! Une journée qui commence, c’est au moins aussi agréable qu’une journée qui finit. Entre les deux, qu’importe, tant qu’il y a des lendemains.
Chien et loup du matin. Les écoliers dans la rue attendent – formule barbare – d’être «ramassés». Quelques parents sur les balcons. La vie en perspective plongeante, silhouettes des passants comme déformées par les vapeurs de la nuit : juste la sphère de la tête, et du mouvement qui déborde autour. Voilà les premiers joggeurs qui passent. Ils ont encore la pêche dans leurs survêts tout frais. Sur la corniche, le maître de gym les attend-il aujourd’hui ? Tout à l’heure ils seront des dizaines à suivre les gestes qui font du bien, ils viendront de toutes les rues de Beyrouth, de tous les quartiers, de tous les clochers et de tous les minarets pour inspirer ensemble la brise marine et «en haut en bas, sept et huit, et on expire…» voilà. Ils auront partagé mieux qu’un repas. C’est la fraternité des...