Il y en a eu de meilleures cette année, en matière de spectres et autres démons, mais en voilà une bien bonne : les caissières de supermarché affublées de bonnets de sorcières à l’approche de «Halloween» ! Comme si les caissières avaient besoin de ça pour paraître encore plus pathétiques à pousser les paquets de surgelés suintants, à se démonter l’épaule sur les six d’eau minérale, à retourner les articles dans tous les sens pour trouver le code-barres et répéter le mouvement sur le billet tendu avec le regard désemparé du banquier novice, conscientes que s’il est faux ce sera encore pour leur… citrouille. Et puis que vient faire «Halloween», célébration des morts et des damnés errants dans les brumes nordiques, sous le soleil qui est le nôtre, impitoyable aux fantômes qu’il liquéfie et aux vampires dont il écourte les nuits ? Les croquemitaines de chez nous suffisaient bien à nos peines d’enfants. Il y avait surtout le «Nemes», esprit maléfique qui emportait les tout-petits dans leur sommeil et qu’on appelle aujourd’hui «mort subite du nourrisson». Il tourmentait aussi les troupeaux dans les pâturages qu’il hantait, et l’on sait désormais que son nom est «Anthrax». Il y avait aussi la «Ariné», littéralement l’épouse mais aussi la «cornue». Le mot n’existe pas au masculin sous nos latitudes machistes, mais il représente dans le vocabulaire de l’effroi le double maléfique, celui qui pousse à l’acte quand la pulsion démange : l’Ève intérieure. Quant à nos morts, paix à leurs âmes, ils ont plutôt tendance à reposer entre lierre et paradis, sous une terre qui leur a apporté ces dernières années plus de «tricks»* que de «treats»*. Alors «Halloween», son cortège de sorcières et de revenants, son sabbat et sa nuit macabre, bien peu pour nous qui savons comme les épouvantails du réel sont autrement terrifiants. Ce ne sera jamais bon qu’à beurrer un tantinet les épinards des marchands de gadgets. À promouvoir aussi la culture du potiron, légume oublié dont on ne connaissait d’usage que pour la confiture et la «kebbé» du carême, quant à y creuser des faces édentées, ça, nous ne l’aurions pas inventé avec nos tabous orientaux sur le gaspillage de la nourriture ! Et ce n’est pas notre pragmatisme terrien qui, en d’autres temps, aurait trouvé de la grâce à flanquer des courges dans les bouquets de fleurs. Enfin, voilà notre brave sainte Barbe doublée par tous les saints d’Irlande et leurs descendants américains. Dans un mois, qui aura encore envie de remettre tout ça, les masques et la quête aux friandises et la gaîté nocturne de la chasse à l’Esprit – souvent absent ? Barbe, Barbara, grimée pour fuir les soldats de Rome, cachée dans les blés que sa foi irradie et mûrit. Barbara de chez nous, sainte bucolique, innocente aux mains pleines, héritière d’Era, messagère de l’hiver et porteuse de moissons. Regretterons-nous un jour les tambourins du 4 décembre, ses potages de blé et de fruits secs, ses beignets craquants et gras, leur sirop délectable aux premiers frimas, les masques grossiers moulés en Chine qui animaient les devantures modestes de toutes les expressions humaines ? Un journaliste égyptien dénonçait récemment dans les colonnes d’al-Ahram l’introduction d’un «Mac-Falafel» dans la carte du «Mac-Do» cairote. Nous n’aimons pas plus l’idée d’un «Mac-Barbara» à la sauce «Halloween», que celle d’un Mac-Amour à la saint Valentin. Mais – n’est-ce pas – on n’a que les «Mac» qu’on mérite . * Tricks or treats : farces ou friandises. Formule consacrée de «Halloween» par laquelle les enfants menacent d’une attrape les personnes qui ne leur donnent pas de bonbons.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il y en a eu de meilleures cette année, en matière de spectres et autres démons, mais en voilà une bien bonne : les caissières de supermarché affublées de bonnets de sorcières à l’approche de «Halloween» ! Comme si les caissières avaient besoin de ça pour paraître encore plus pathétiques à pousser les paquets de surgelés suintants, à se démonter l’épaule sur les six d’eau minérale, à retourner les articles dans tous les sens pour trouver le code-barres et répéter le mouvement sur le billet tendu avec le regard désemparé du banquier novice, conscientes que s’il est faux ce sera encore pour leur… citrouille. Et puis que vient faire «Halloween», célébration des morts et des damnés errants dans les brumes nordiques, sous le soleil qui est le nôtre, impitoyable aux fantômes qu’il liquéfie et aux...