Je m’étais promis de parler d’autre chose que vous-savez-quoi et vous-savez-qui : le monde qui s’effondre pas loin et l’homme au turban qui joue les Jafar dans Aladin, ou les David dans Goliath, selon la perspective. En semant la terreur, il a suscité des comportements pathétiques dont il doit bien se gausser dans son tunnel. Et c’est encore de cela que je vais parler : de la civilisation G8 et de la manière dont on la tourmente avec ses propres épouvantails. La peur : un état instinctif, qui mobilise tout le potentiel de l’homme vers un seul but : se protéger, sauver sa vie, dans l’affolement de la bête traquée. Voilà l’homme occidental de l’après 11 septembre, un animal comme les autres, en deuil de sa belle civilisation. Les coups lui sont portés par des mains invisibles. Forcément, quand l’ennemi est un fantôme, il rôde partout. Et celui que l’on s’entend à appeler Ben Laden, pour donner un visage à ces mains-là et un nom à cette terreur-là, n’est qu’une résurgence de la barbarie qui révèle aux superpuissances combien vains sont leurs progrès technologiques et leurs dépenses militaires, et fragiles leurs certitudes. L’Amérique avait atteint un tel degré de prophylaxie qu’elle faisait marquer le moindre de ses produits d’un Warning ! (avertissement) compulsif. Warning ! Votre café est chaud. Warning ! Votre médicament peut produire des effets secondaires dans 0,1 % des cas. Warning ! Les sacs en plastique tuent les enfants. Warning ! Les pyjamas en coton ne sont pas ignifuges, et on en passe. Les Américains se méfiaient donc déjà de leur propre civilisation. L’ennemi s’est engouffré dans cette faille-là. Avec l’anthrax, «il» leur administre l’humiliation d’une maladie de bétail, au mieux de bergers. En pleines mégapoles ! Les séquelles de l’uranium appauvri vous ont une autre gueule à côté de ça. L’anthrax est répugnant : il entache la peau de noir. Il salit avant de tuer. La tare la plus visible du tiers-monde et du quart-monde n’est-elle pas la saleté ? Adolescents, nous en avons collecté, du savon pour l’Inde, du désinfectant pour l’Afrique et du détergent en tout genre pour nos propres banlieues. «L’arme du pauvre» est-elle donc d’exposer le monde civilisé à ce qu’il ignore délibérément : la double misère physique et morale de la pauvreté ? Taché de noir, le monde qui lave plus blanc. Le symbole est tellement fort qu’en plus, on vient de découvrir qu’il faut repasser les lettres avant de les ouvrir, seul moyen de les aseptiser ! Selon les critères américains, à l’aune de leurs films catastrophe, les sans eau, sans électricité, sans médicaments contre le sida qui rampe, les sans vaccins, les États mendiants devraient avoir déjà tâté de la fin du monde. Est-ce une vague de ce déluge-là qui a brusquement léché les rives de l’Hudson ? À l’Amérique, tout était acquis, tout lui est à perdre. S’accrocher est un risque, renoncer un crève-cœur. Partager sous la menace, une défaite. L’Occident a donc peur d’une peur archaïque, celle que la misère ordinaire a déjà vaincue par un effet d’usure dans l’hémisphère méridional. Le Sud ne rêve plus depuis longtemps. Le Nord est tourmenté de cauchemars. Ce qui lui arrive est irrationnel. Il n’a pas les moyens de le comprendre. Il lui reste le degré zéro de la raison dans la peur, qui est la méfiance, qui attise la peur à son tour. Dans l’œil de ce cyclone : la folie, dernier refuge des sans repères. Le monde a changé dit-on, mais la vie continue ailleurs, le plus souvent «simple et tranquille». C’est la santé mentale de l’Occident qui se prend la grosse épreuve dans une overdose d’adrénaline.
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