Les services de renseignements américains, accusés de ne pas avoir vu venir les attentats, seront sans doute forcés de s’impliquer davantage dans la guerre à venir contre les terroristes. Pressés de ne pas négliger les moyens humains au profit de la technologie (comme les satellites espions), les différents services secrets pourraient retrouver le droit d’assassiner des dirigeants étrangers et devraient aussi recruter plus d’agents doubles au passé criminel, ont déclaré de responsables du Congrès et de l’Administration ces derniers jours. Le président américain Gerald Ford avait par décret présidentiel interdit les assassinats politiques en 1976, après des révélations sur les tentatives infructueuses de la CIA, l’agence de renseignement extérieur, d’abattre Fidel Castro. Des sénateurs, comme le républicain Richard Lugar et le démocrate Bob Graham, l’ont recommandé comme mesure d’«autodéfense». Le secrétaire d’État Colin Powell n’a pas exclu ce changement dimanche : «Nous examinons tout, comment travaillent la CIA, le FBI, s’il y a des lois qu’il faut changer». Le débat public a commencé : le journal Washington Times soutient des éliminations ciblées en soulignant que des raids militaires tuent bien plus d’innocents, mais le New York Times met en garde contre «une précipitation nuisible aux principes de la démocratie américaine». Les appels se multiplient d’autre part pour que la CIA ait recours sans restriction à des informateurs au passé criminel. En fait, la CIA a bien le droit d’utiliser par exemple d’anciens terroristes, mais depuis 1995 ce recrutement doit être approuvé par la direction et dépendre de l’attente de résultats. «Il n’y a aucune directive nous interdisant de recruter des individus peu recommandables», a confirmé une porte-parole de la CIA Anya Guilsher, notant, par ailleurs, que la CIA avait le droit depuis 1998 de tenter des opérations clandestines contre Oussama Ben Laden, le milliardaire islamiste d’origine séoudienne soupçonné d’avoir commandité les attentats de New York et Washington. «Si vous ne travaillez qu’avec des bons garçons confirmés, vous ne trouverez pas ce que font les méchants», a souligné le vice-président Dick Cheney. L’infiltration des réseaux terroristes est indispensable, mais très difficile, estime Frank Cilluffo, spécialiste du crime organisé et du renseignement, selon qui les dirigeants américains doivent être aussi prêts à assumer les risques d’échec. «Il nous faut recruter des gens avec du sang sur les mains pour éviter que ne coule le sang des innocents. Les terroristes ne sont pas des boy-scouts», dit cet expert de la CSIS. Mais, souligne M. Cilluffo, «c’est plus facile à dire qu’à faire : il vous faut des gens qui connaissent la mentalité de communautés très fermées, claniques. Vous n’allez pas envoyer de grands blonds aux yeux bleus frapper à la caverne de Ben Laden en disant : nous voulons adhérer». La proposition par le département de la Justice d’un «Monsieur Terrorisme» pour chapeauter les différentes agences est prometteuse, estime un autre expert, Dan Goure, du centre de recherches Lexington, qui recommande le recrutement de plus d’agents arabophones. Toute cette controverse risque de nous «distraire des vrais problèmes», en faisant croire «à une solution immédiate», estime cependant Steve Aftergood, de la Fédération des scientifiques américains (FAS). Les raisons de l’échec du renseignement militaire et civil restent à établir. Mais, selon lui, «il faut déjà allouer plus de ressources à l’analyse rapide des informations qu’à une collecte accrue», notamment par l’Agence nationale de sécurité (NSA), la grande oreille de l’Amérique écoutant les communications électroniques dans le monde.
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