L’héritage de Mao Tsé-toung est potentiellement explosif pour le pouvoir en Chine, où la forte croissance des deux dernières décennies s’est accompagnée d’un développement tout aussi prodigieux des inégalités. À une époque où la grande majorité des Chinois ont relégué aux oubliettes le combat idéologique qui a marqué l’essentiel des 27 années de pouvoir du Grand Timonier et pensent avant tout à leur enrichissement personnel, sa pensée radicale et égalitariste n’en continue pas moins à être présente dans les esprits. «Jusqu’à présent, les dirigeants chinois ont été capables de gérer avec succès» cette situation, déclare l’universitaire australien Geremie Barme qui a écrit un livre sur le rôle joué par Mao dans la Chine d’aujourd’hui. «Mais à long terme, notamment en cas de ralentissement économique, cet héritage maoïste pourrait causer des troubles en servant de rhétorique à des opposants», ajoute-t-il. Aujourd’hui, il n’est pas rare d’entendre les laissés-pour-compte des réformes économiques se souvenir sous un jour favorable de la période maoïste. Les chauffeurs de taxi, une icône de Mao accrochée à leur pare-brise, ne se privent pas de servir à leurs clients des litanies contre les riches et les étrangers. Et les nostalgiques pourraient devenir plus nombreux si l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, en exposant les entreprises d’État et les agriculteurs chinois à la concurrence internationale, conduit à une paupérisation d’une plus grande partie de la population. Les dirigeants chinois actuels continuent de leur côté à organiser des campagnes politiques d’inspiration maoïste, que ce soit à l’occasion de l’atterrissage en avril d’un avion-espion américain dans le sud de la Chine, de la campagne «frapper fort» qui s’est soldée cette année par au moins 1 800 exécutions ou de la répression contre le mouvement spirituel Falungong. «Le Falungong est antihumain, un cancer pour la société et un ennemi public de la civilisation moderne», pouvait-on lire récemment dans un éditorial du Quotidien du peuple, l’organe du parti communiste. Mais le régime est également conscient que la rhétorique du fondateur de la Chine populaire est à manier avec prudence. Ceux qui ont consacré leur vie professionnelle à l’étude de l’idéologie du Grand Timonier préfèrent aujourd’hui passer sous silence ses aspects les plus controversés. «Une partie de la pensée de Mao pendant la Révolution culturelle (1966-1976), comme le concept de lutte de classes, a été rendue obsolète par les développements actuels», déclare Wang Yiqiu, un chercheur sur le marxisme à l’Académie chinoise des sciences sociales. «Nous n’allons pas nous consacrer davantage à ces idées», affirme-t-il. Et la direction chinoise, qui veut aujourd’hui faire adhérer au parti les nouvelles élites du pays, n’est plus vraiment intéressée par des concepts comme «suivre la ligne des masses» en vigueur durant la période maoïste. Une chose est certaine : personne il y a un quart de siècle n’imaginait la vitesse et l’ampleur des changements à venir. «La plupart des gens étaient aveugles», selon Jean-Pierre Cabestan, directeur du Centre français d’études sur la Chine contemporaine, basé à Hong Kong. Même le statut de Mao en tant que Chinois le plus important du XXe siècle est aujourd’hui sujet à caution. «En terme d’années passées au pouvoir, Mao est le numéro un, parce que personne n’a gouverné plus longtemps que lui», constate M. Cabestan. «Mais en terme d’influence sur le long terme, il n’est pas le numéro un. Il a tenté quelque chose pendant 25 ans, mais il a échoué».
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