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Actualités - Opinions

IMPRESSION - Si la photo est bonne…

Dans Le Testament français d’Andrei Makine, il fallait dire : «Petite pomme», droit dans l’objectif. Ainsi le déclic tombait au hasard, soit sur le sourire de «petite», soit sur la moue de «pomme» qui fait une si jolie bouche. Au temps du daguerréotype, on ne disait ni «petite» ni «pomme». Une photo, c’était déjà un portrait, et un portrait c’est sérieux. Un pas modeste dans l’éternité. Surtout ne pas laisser filtrer une émotion : le rire, comme la tristesse, est éphémère. En figeant l’expression, on arrêtait le temps. En cela, les photos jaunies des ancêtres ont comme un relent funèbre, déjà endeuillées de noir et de blanc. Et cette lumière qui se fait plus faible à mesure que ternit le papier, comme un long glissement de l’ombre. Diabolique invention qui fixe dans le glaçage ce que toutes les eaux, celles des étangs comme celles des miroirs, ont l’élégance d’oublier. Et comme tout ce qui tient du diable, l’invention s’est emballée. Le clic-clac rythme le monde. C’est la petite musique des vacances. Pas un jour, pas un bonjour sans clic-clac. Il y a bien sûr le clic-clac des mariages. Celui d’avant : la mariée embuée, rose parmi les roses de son bouquet. Celui pendant : les guirlandes, les familles endimanchées et émues, les signatures, des fois qu’on oublierait qu’on a signé. Le clic-clac des fêtes d’enfants (c’est pour eux qu’on a perfectionné l’équipement) : celui où ils ont les mains en haut, celui où ils ont les mains en bas. Celui où ils soufflent et où pleurent ceux qui aimeraient bien souffler. Passé cet âge, on ne pleure plus dans les photos de famille. Les larmes des adultes appartiennent à la tragédie humaine et sont la chasse gardée des agences de presse. Dès lors, ceux qui prennent la peine (il y faut de la foi) de constituer des albums ne gardent de leur vie qu’une mémoire tronquée. Tous ces sourires, qu’est-ce qu’on a été heureux ! Il y a aussi le clic-clac des voyages. Merveille de s’approprier un ailleurs, d’emporter dans sa bobine sa Pietà perso, le Taj Mahal de ses propres-yeux-vu. Mais tous les pigeons en photo de la place Saint-Marc ne valent pas un seul caca tombé en vrai sur l’épaule. La veste de l’élu n’ira pas au pressing. Ça, c’est un souvenir ! On ne dit plus «petite pomme» dans les photos. On ne dit plus rien. On se laisse prendre en prenant l’air…On finit dans une enveloppe, dans un magazine, dans un cadre, dans un album, dans un ordinateur. On finit. D’ailleurs, on ne se reconnaît jamais dans les photos. Même en mieux, on est déformé. Consolation : Ma Pomme, c’est moi-a-a-a-a. Ah !
Dans Le Testament français d’Andrei Makine, il fallait dire : «Petite pomme», droit dans l’objectif. Ainsi le déclic tombait au hasard, soit sur le sourire de «petite», soit sur la moue de «pomme» qui fait une si jolie bouche. Au temps du daguerréotype, on ne disait ni «petite» ni «pomme». Une photo, c’était déjà un portrait, et un portrait c’est sérieux. Un pas modeste dans l’éternité. Surtout ne pas laisser filtrer une émotion : le rire, comme la tristesse, est éphémère. En figeant l’expression, on arrêtait le temps. En cela, les photos jaunies des ancêtres ont comme un relent funèbre, déjà endeuillées de noir et de blanc. Et cette lumière qui se fait plus faible à mesure que ternit le papier, comme un long glissement de l’ombre. Diabolique invention qui fixe dans le glaçage ce que toutes...