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Actualités - Reportages

LECTURE - Fouad Gabriel Naffah, ou la quête de l’absolu

Après une lecture de Georges Schéhadé (voir L’Orient-Le Jour de mardi 1er mai), M. Victor Hachem, professeur à Jamhour, nous propose une lecture de Fouad Gabriel Naffah, poète. Ce qui frappe au premier contact avec la poésie de Fouad. G. Naffah, c’est une espèce de discordance entre sa vie et son œuvre. Cette affirmation peut paraître monstrueuse, mais c’est cette discordance qui a permis, à mon sens, au poète de réaliser une œuvre impassible et pur ouvrage de l’esprit. Sa vie, en effet, est marquée surtout par la misère, la maladie et la solitude. Or son œuvre ne les reflète pas ou presque. Il ne se plaint pas, ou s’il le fait, c’est tellement vague, que la plainte devient générale et comme ne le concernant pas particulièrement. «Un homme triste et seul en quête de miracles Ne peut manquer enfin de rencontrer la mer», dit-il dans Lâcheté (La Description de l’homme, du cadre et de la lyre d.h.c.l.). ou bien : «Ciel, rendez-moi un jour l’existence des rois». S’agit-il d’une existence personnelle, ou d’une espèce de «Vie antérieure», commune à l’humanité ? Même ses entretiens avec les journalistes restent muets sur ce point ; s’il se plaint, c’est du bout des lèvres : «J’aurais aimé avoir de la compagnie comme tout le monde. Et puis surtout sortir le soir». Tout de suite après, il ajoute : «Il me resterait ensuite le temps de vaquer à mes muses». Le message est clair : les vraies compagnes du poète, ses principales préoccupations, sont donc les muses. On ne lui connaît pas de femmes dans la vie ni dans sa poésie. À moins de considérer certaines vagues allusions comme des confidences. J’oserais même aventurer que sans femme, il a été épargné au poète les joies de l’amour, certes – ce dont il ne semble pas être frustré –, mais aussi et surtout les affres de la jalousie, de la séparation, des querelles, d’un subit abandon... tout ce qui caractérise l’amour. Cela lui a permis paradoxalement de faire éclater ses dons de poète, ayant «choisi par malheur d’être le rossignol». «Qui s’enferme à regret dans son orgueil timide Et tandis qu’il se plaint de sa nuit inutile Hâte l’avènement des astres et des fleurs» (La Nuit...) Pourquoi par malheur et à regret ? N’en croyons rien. Car le poète vient de définir magistralement son rôle, sa place, son ambition : «hâter l’avènement des astres et des fleurs». C’est que F.G. Naffah est avant tout un épris d’absolu. Et c’est cela qui lui fait négliger toute autre préoccupation, ne lui fait pas sentir les privations et finit par lui donner la sérénité, que son œuvre dégage pleinement. Pour atteindre «l’absolu», «l’abstrait», «l’Esprit-Dieu», la solitude devient donc un choix. Solitude propice à l’éclosion poétique, car «la poésie est l’élément le plus aboslu dans les lettres. Elle se situe dans un stade objectif et pur» (...) «Je prends n’importe quel objet, je le travaille, je le dissèque, je broie toutes les parties jusqu’à désintégrer les atomes qui la forment. J’atteins ainsi l’absolu (...) La poésie est l’art de délivrer ses émotions à partir des objets». Devant l’objet, le poète se sent exister. La question qu’il se pose semble être, non pas simplement ce que «l’objet veut dire», mais ce que l’objet veut «lui» dire. Ainsi le rapport du sujet-poète à l’objet s’établit et provoque, par une foule de questions, l’effet d’une décharge intellectuelle. Sans l’objet, comment le poète saurait-il qui il est ? N’est-ce pas l’objet qui lui apprend qu’il est un œil pour voir, une oreille pour ouïr, etc., et une intelligence pour évaluer, comparer et penser ? Le poème devient la réponse aux questions que se posent le sujet et l’objet. Peut-être, par là, le poète arriverait à l’essence des choses, à l’absolu. «Objet» et «absolu» semblent les deux extrêmes de la poésie de Naffah. Aux antipodes l’une de l’autre, ces deux notions ne sont contradictoires qu’en apparence. La terre, la matière ne peuvent être ignorées du poète. La terre est le dictionnaire incontournable d’où le poète puise, naturellement, son inspiration. Les mystiques, Platon, Baudelaire et tant d’autres l’ont compris et en ont tenu compte. À l’écoute de l’objet, il lui échoit de le disséquer, de le déformer, de transcender sa réalité banale pour arriver à l’absolu, grâce à une opération de l’esprit, grâce à l’imagination ; cette dernière n’est-elle pas, comme le veut Bachelard, «la déformation des images fournies par la perception» ? Alchimie qui doit aboutir à l’«Unité», signe de perfection permettant à la terre de refléter le ciel... Pour aboutir à l’absolu, il faut, à part la solitude, une ascèse, un «duel» perpétuel du poète contre l’objet récalcitrant et rebelle. Et la phrase de S. Stétié : «Cette poésie “matérielle” s’achève sur une affirmation éclatante de la toute-puissance de l’esprit», semble résumer la tentative ardue du poète ou plutôt de tout authentique poète. Tentative intellectuelle et mystique illustrée par une poésie qui part des objets les plus concrets : la main, les pieds, la bouche, les yeux, pour aboutir à l’absolu parfait et éthéré, à l’idée dans son sens le plus platonicien : ce sont les pieds qui ont pour fonction de «saisir le secret du parfait mouvement». C’est «l’arcade (sourcilière) qui préside au fini du détail». C’est le miracle des yeux des amants «qui rallumés dans l’ombre Sont quatre chandeliers tout ravagés de fleurs». C’est la main qui «hâte le lever de la pourpre qui dort». La main cesse d’être nécessairement terrestre, cesse d’être nécessairement immanente à l’objet tangible, concret et résistant. Tout cela pour arriver à une «conquête à la longue, de l’espace, du temps, de la vie, de Dieu». C’est ce qui explique ses préoccupations métaphysiques, notamment dans le poème «Mon petit doigt m’a dit» (Poèmes retrouvés), où l’on voit une vision manichéenne du monde : le bien et le mal qui se partagent le monde : C’est que Dieu n’est pas seul – il eut un pair : le diable ; Ce dernier – seul, – du mal, – malgré Dieu responsable». Autrement dit, peut-on ignorer Satan ? Poésie réflexive s’il en fut. Et qui a dit que la poésie n’est pas l’expression d’une pensée. N’est-ce pas même l’expression d’une science faite d’appréhension intuitive et réfléchie à la fois ? «Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord “poétique” au sens propre du mot. (...) Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie “fille de l’étonnement”». Quel témoignage plus éclatant pour démontrer la parenté intime de la poésie et de la philosophie que celui de Saint John Perse ? Cette recherche de l’absolu, il l’explicite aussi dans une œuvre en prose qui n’a rien à envier à la poésie «L’Esprit-Dieu et les biens de l’azote» qu’il commence par ce credo : «L’homme a besoin du monde pour le traduire en qualités morales et intellectuelles»... Cet «abstrait» et cette «conquête» sont unis dans un rapport de cause à effet, puisque la conquête a lieu «grâce à mon pouvoir d’abstraction». Concernant ses ascendances littéraires, F.G. Naffah dit avoir eu pour modèles les poètes du Parnasse. Il aurait de commun avec eux, la passion de la forme parfaite, et surtout un souci d’objectivité, d’impersonnalité. Mais impersonnalité ne signifie en rien insensibilité. C’est encore lui qui invite le poète à ne pas méconnaître «les détails les plus secrets, les plus lancinants qui sont la marque et le cachet spécial de la poésie» : le poète doit donc avoir une sensibilité aiguisée mais doit en même temps éviter «les effusions qui seraient en dehors du sujet». Équilibre difficile à tenir, mais que Naffah a réussi parfaitement ! Des parnassiens, il aura aussi hérité l’amour de l’alexandrin «le plus durable». Et son poème de dix-sept vers serait une réplique du sonnet. Mais il y a coulé tous ses questionnements, toutes ses recherches. Il a surtout émaillé son œuvre d’images et de correspondances toutes neuves... Pour conclure, s’il faut reconnaître le grand talent de F. Naffah, s’il faut impérativement le lire et le relire pour être littéralement envoûté, il faut aussi s’incliner devant ce culte quasi divin et exclusif qu’il eut pour La Muse, qui «marche avec moi en me tenant la main», comme il le dit lui-même dans un «poème retrouvé» et justement intitulé La Muse. Toute sa vie lui a été consacrée. Dans sa maison d’Achrafieh, le soir, écrivant seul ; dans ses promenades dans «la forêt» ; dans ses déambulations à travers les rues de la ville ; dans ses pauses-café... C’est elle qui l’accompagnait. Car «Partout, la vie, ailleurs, semble absurde et muette».
Après une lecture de Georges Schéhadé (voir L’Orient-Le Jour de mardi 1er mai), M. Victor Hachem, professeur à Jamhour, nous propose une lecture de Fouad Gabriel Naffah, poète. Ce qui frappe au premier contact avec la poésie de Fouad. G. Naffah, c’est une espèce de discordance entre sa vie et son œuvre. Cette affirmation peut paraître monstrueuse, mais c’est cette discordance qui a permis, à mon sens, au poète de réaliser une œuvre impassible et pur ouvrage de l’esprit. Sa vie, en effet, est marquée surtout par la misère, la maladie et la solitude. Or son œuvre ne les reflète pas ou presque. Il ne se plaint pas, ou s’il le fait, c’est tellement vague, que la plainte devient générale et comme ne le concernant pas particulièrement. «Un homme triste et seul en quête de miracles Ne peut manquer enfin de...