Au début du siècle dernier, drôle de faune sur les ports de Buenos Aires. Ils fuyaient qui les guerres, qui la misère, qui la justice, qui l’épouse abusive. Juifs errants, violon sous le bras. Gitans armés d’une guitare. «Turcos» de chez nous, d’avant le traité de Versailles qui nous avait répartis en pays, tous marchands de quelque chose, de pacotille, en français «nouveautés». Allemands nostalgiques des clarines, avec pour unique fortune le bandonéon des églises pauvres d’Outre-Rhin. Le bandonéon. Pourquoi cet instrument de clown évoque-t-il à lui seul tout un orchestre animé de lumières multicolores ? Un soufflet, déjà absent du dictionnaire, qui piège le vent entre deux mains et l’envoie gémir en cadence toutes les complaintes des errants. Deux temps-deux temps, il inspire, puis il expire ses quatre temps en même temps. Impulsion, répulsion , contraction, détente, flux, reflux, ressac. Ça vient par vagues. C’est le navire des émigrés. C’est l’assaut des pensées tristes que surnage une gorgée de rhum. Il faut bouger. Ça tangue, c’est un Tango, «une pensée triste qui se danse». Même hors-la-loi, on a des manières. L’homme dirige, mais la dame consent : «It takes two to Tango», disent les Anglo-Saxons. Après, tout se joue dans le regard : dur, fixe, c’est un défi, une enchère, un poker. Les yeux semblent ignorer ce que font les jambes, mais ils s’embuent à mesure qu’elle s’enroulent. Et quand à la fin les danseurs chavirent, il paraît qu’on recommence… à l’horizontale. Voyou, le Tango ? Paris qui l’avait arraché à la canaille Argentine pour en faire une «danse de salon», lui rend en ce moment le plus gai des hommages. Trois semaines de manifestations diverses* en l’honneur d’une danse-dialogue au retour annoncé par vagues depuis dix ans. C’était pour nous l’occasion d’une petite introspection-maison : nous avons bien eu parmi nos ancêtres «Turcos» des «tangueurs» chevronnés. Et s’ils ne sont pas toujours revenus au pays pour figurer dûment au sommet de nos généalogies, on en connaît dont le cheveu gominé, la moustache fine et la semelle trop lisse sur la photo jaunie trahissent des fêtes d’un autre monde. Il a bien dû y avoir, en ce temps-là, dans les hôtels du Mont-Liban, quelques bals «à la mode» auxquels nous devons le jour. Mais à nous voir les samedis soir planer ensemble, séparément, les bras en ailes, au pouls d’une musique cardiaque, la seule chorégraphie horizontale que l’on puisse imaginer est celle d’un sommeil spastique traversé d’horribles cauchemars. *Du 4 au 27 mai, entre la Cité de la musique et le Théâtre national de Chaillot.
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