La première visite à Cannes de Thierry Frémaux, le nouveau directeur artistique du festival, remonte à 1979, l’année d’«Apocalypse Now» de Francis F. Coppola, de retour sur la Croisette ce 11 mai avec la version «définitive» de sa Palme d’or. «L’ancien roturier de Cannes», qui quémandait alors des billets, y revient au côté de son mentor, le président du festival Gilles Jacob, «un très bon professeur, qui m’a un petit peu pris la main, pour m’apprendre tout ça». Quadragénaire énergique, et judoka derrière ses lunettes d’intello, Thierry Frémaux revendique sa première sélection : «Il n’y a pas de sélection de complaisance et, si on avait vu les films sans générique elle aurait été la même», dit-il lors d’une interview avec l’AFP. «C’est quoi un bon film? Un bon joueur de foot est celui qui marque plus de buts que son adversaire, ou qui n’en prend pas. En art, c’est toujours beaucoup plus compliqué». «Il y a plein de styles, plein de pays, plein d’auteurs différents. Il faut donc concocter, équilibrer. En deux fois 25 films (la compétition et Un certain regard), on propose un voyage qui dit : voilà le cinéma en 2001, c’est ça». Pour le dauphin et directeur artistique à temps partiel (il reste directeur de l’Institut Lumière de Lyon), «c’est une drôle d’expérience. Ça vous rend un peu autiste, c’est une obsession de vivre avec les auteurs et les films et ça exige une discipline physique assez prononcée». «Voir 5, 6, 10 ou 12 films par jour, de 8h du matin à minuit», relève de la préparation aux JO : «Il faut faire attention à son sommeil, pas trop manger, ne jamais boire. Faire abstraction de sa vie, être totalement dévoué aux films. Le week-end, on avait jusqu’à 25 cassettes à voir». Des regrets Il avoue «énormément de regrets : vous voyez 500 films et vous dites 450 non. Ce n’est pas parce qu’un film n’est pas sélectionné, qu’il n’est pas bon», souligne-t-il. On n’en a pas retenu un – il ne veut pas citer le titre – «parce qu’on s’est dit “ça se passera mal”. Cannes (...) est un mélange de rumeurs, de presse, de spectateurs, qui fait un cocktail magnifique quand c’est “Marius et Jeannette” mais qui peut aussi crucifier un film». En revanche, des films qu’il aurait aimé voir, notamment anglais, n’ont pas été présentés. Thierry Frémaux est allé deux fois aux États-Unis cet hiver. «Il n’y a pas de fâcherie entre les studios et Cannes. Quand le patron de la Fox a su que “Moulin Rouge” était sélectionné, il était comme un enfant, comme un jeune réalisateur de court métrage. Jeffrey Katzenberg, l’un des hommes les plus puissants de Hollywood, était aux anges quand “Shrek” (DreamWorks) a été sélectionné». Les réticences viennent de la date («Cannes est en mai. Si on était en février, on aurait autant de films de studios que Berlin») et du risque de bronca. «Les gens des studios disent aussi : ça coûte trop d’argent. On finit par croire que les fêtes sont plus importantes que les films, m’a dit quelqu’un des studios. Redonnons leur place première aux films». À partir de juin, Thierry Frémaux va reprendre son bâton de pèlerin, «continent par continent, pour porter la bonne parole», tout en retournant à Lyon. «Ça se marie extrêmement bien avec mes activités à l’Institut Lumière. (...) C’est une Cinémathèque qui ne fait pas de coupures entre le film de patrimoine et le film contemporain». Historien, aimant le cinéma de demain autant que celui du passé, Thierry Frémaux se passionne pour cet art en tant que «pratique sociale et comportement collectif. Cannes est au fond un immense laboratoire, un village étrange où pendant 12 jours les gens oublient qui ils sont et même s’ils ont des familles».
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