Déjà les doigts de pieds ont comme un appel d’air, s’impatientent dans les mocassins et font une ébauche d’éventail en attendant de faire carrément la roue quand la chape de l’été nous tombera sur le râble, comme d’habitude, sans prévenir. Tout ça pour dire que les pieds n’aiment pas trop les chaussures, contrairement à leurs propriétaires qui en font tout un plat. Que savez-vous d’Imelda Marcos ? On a trouvé dans ses placards 2 000 paires de pompes (un peu plus, un peu moins, la mythologie se charge des chiffres…) et qu’est-ce qu’on a bien fait de la bannir pour un tel excès : exploiter des va-nu-pieds pour un monticule d’escarpins qu’une vie entière sur les chemins d’exil ne saurait user. D’autant plus dérisoire qu’on n’emporte pas son pays, etc. Que savez-vous de Roland Dumas ? Elf, les appartements, les millions, la Putain de la République, à la limite, des soucis qui ne concernent que les français. Ce qui concerne le monde, en revanche, c’est la paire de Berlutti à 11 000 FF (environ 1 571 43 $ US) offerte par Mme Deviers-Joncour en signe de reconnaissance éternelle. Berlutti, c’est la chaussure comme un des beaux-arts : un crime fabriqué sur mesure, au bar et au millimètre près, des cuirs choisis dans la fleur de la fleur, des pigments d’alchimiste (mais qu’est-ce qu’ils mettent dans leur cirage ?). Voilà bien un trophée que personne ne pourra arracher à M. Dumas, un bien tellement propre, entier, indivisible, en un mot, intime, qu’a fortiori, nier la charge d’amour de ce cadeau-là reviendrait à s’amputer d’une jambe. L’homme aux semelles d’or : C’est le titre du documentaire de Omar Amiralay sur Hariri, programmé par ARTE mardi dernier dans le cadre de la série La bourse et la vie. Ce titre signifie-t-il que les pieds ministériels de notre «premier» impriment de la poudre d’or partout où ils passent ? Ou au contraire en récupèrent-ils par une sorte de magnétisme lié au personnage et dont l’effet, comme on parlerait de main heureuse, serait d’avoir le pied heureux, comme d’autres l’auraient marin ? Explicite, une petite phrase émerge au beau milieu du commentaire, comme un pop-up, sans lien précis avec l’argumentation, et qui dit à peu près ceci : que cet homme porte toujours des chaussures neuves, jamais souillées par la poussière de la rue. Mais si la rue vient à lui (1 500 couverts quotidiens en période de Ramadan), pourquoi irait-il s’exercer au saut de carpe sur nos trottoirs en pointillé ? De fait, la première chose que l’on regarde chez un personnage en vue, c’est la chaussure. Plus que tout autre détail du visage, du corps ou de la mise, la chaussure raconte son homme. Elle dit d’où il vient, où il va. Elle dit simplement, un jour, qu’il est parti, gardant l’empreinte dérisoire de ses pieds au pied de son lit. Peut-être est-ce une fascination morbide, ce voyeurisme lié aux pompes, cette envie de leur faire cracher la souffrance des orteils qu’elles enserrent, leurs mouvements secrets, le narcissisme qu’elles dénoncent en chacun : parce qu’après les mains, le plus souvent nues, les pieds sont la seule partie de soi qu’on peut apprécier à loisir sans l’aide d’un miroir. Qui dira les fruit des méditations profondes qui germent dans la contemplation des pieds ? Bientôt la saison des mules. Peut-être pousserons-nous l’osmose jusqu’à porter les têtes du même nom.
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