Quelle main mystérieuse a-t-elle enchâssé dans la roche ces quatorze plaques d’un métal incertain, usé aux vents du Nord ? Sur la route escarpée qui déroule ses méandres le long de la colline de Saydé, un Golgotha noyé dans l’herbe folle accompagnait de sa tragédie silencieuse les rires et les jeux estivaux des enfants. De la Condamnation, tout en bas du chemin, à la Mise au tombeau, au sommet, chaque balle attrapée, chaque caillou ramassé, chaque brin de bruyère saisi par les racines avait pour corollaire un geste fervent du bout des doigts, un baiser pieux sur la froideur du bronze. Un genoux écorché, et l’on se relevait, héroïque, ravalant sa douleur et ses larmes devant l’image du Seigneur peinant sous le poids de la Croix. Ainsi jusqu’à l’étape ultime, où tout le monde était convaincu que le tombeau de Jésus s’était trouvé là, précisément sous l’écu de bronze qui le représente inanimé dans son linceul, derrière la porte de la grotte où la fanfare du village cachait ses instruments. D’ailleurs, ces roches bousculées comme par des bras surhumains, cette empreinte dans la pierre qui semble un pas de géant, toutes ces ronces alentour où percent, rétives à la cueillette, de minuscules fleurs rouges, n’étaient-elles pas autant de signes que la Résurrection avait eu lieu ici même et nulle part ailleurs ? Dans la lumière glorieuse des après-midi de montagne, quand la langueur de la sieste finissait par avoir raison de la vigilance des mères et que les enfants s’envolaient dans les collines, on n’avait que des certitudes. Un hiver, ces mêmes mères. Leurs silhouettes fantomatiques dans la brume de la colline. Leurs mantilles de laine noire, retenues d’une main contre la bourrasque. Procession de damnées, désincarnées par la prière. Notre Père, faites qu’il revienne. Sainte Marie, s’il doit mourir, s’il est déjà mort, apprenez-nous la douleur inhumaine des accouchements à rebours. Et tout en haut de la colline, au pied du Calvaire, l’inquiétude se muait en compassion et les larmes qui perlaient aux commissures des lèvres avaient un parfum d’herbe verte et de coquelicots : évidence de la Résurrection. Tout en haut de la colline, il n’y avait plus que la foi. Ainsi passait le temps, le long de la colline. L’automne, arrière saison parfumée de résine, mêlait aux joies de l’été la gravité de l’hiver. Peu importait que Pâques eut lieu au printemps. Pâques était sur le chemin des promeneurs, portait leurs jambes, les hissait jusqu’à la révélation ultime. Le savait-il, cet obscur émigré qui avait fait don d’un chemin de Croix au village ? À force, tous les chemins devenaient de Croix, et Pâques, rien qu’un clin d’œil furtif, insaisissable et argenté de l’éther : une éclaircie qui vous révélait le monde comme à son premier matin. Que tous vos matins soient des matins de Pâques. Joyeuses Pâques !
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Quelle main mystérieuse a-t-elle enchâssé dans la roche ces quatorze plaques d’un métal incertain, usé aux vents du Nord ? Sur la route escarpée qui déroule ses méandres le long de la colline de Saydé, un Golgotha noyé dans l’herbe folle accompagnait de sa tragédie silencieuse les rires et les jeux estivaux des enfants. De la Condamnation, tout en bas du chemin, à la Mise au tombeau, au sommet, chaque balle attrapée, chaque caillou ramassé, chaque brin de bruyère saisi par les racines avait pour corollaire un geste fervent du bout des doigts, un baiser pieux sur la froideur du bronze. Un genoux écorché, et l’on se relevait, héroïque, ravalant sa douleur et ses larmes devant l’image du Seigneur peinant sous le poids de la Croix. Ainsi jusqu’à l’étape ultime, où tout le monde était convaincu que le...