Il a failli être médecin malgré lui, il est devenu… décorateur malgré lui et en tire aujourd’hui les plus grandes joies. Jo Tohmé, de la reproduction de meubles à la décoration, sème sur son passage des fous rires et de nombreuses réalisations qui lui ressemblent. Etre un personnage de Molière pour une courte représentation improvisée aurait certainement plu à Jo Tohmé qui n’aime pas du tout se prendre au sérieux. Il en a le physique, le langage, l’humeur, légers. Sganarelle aurait été un rôle sur mesure car, médecin malgré lui, c’est un peu à quoi le destinait son père, lui-même médecin convaincu. Ses études scolaires achevées, notre jeune et très obéissant Sganarelle s’embarque donc pour Londres, tente de suivre – malgré lui et durant quelques mois – des cours de médecine, quitte le rôle qui lui était attribué et se tourne vers sa passion initiale, l’art en général et l’art mural en particulier. Cinq années d’art appliqué où il étudie les fresques, les trompe-l’œil et les vitraux. «Je n’ai pas cette prétention d’être un génie, dit-il en éclatant de rire, et peu de génies il y a ! Je n’étais pas vraiment appliqué mais j’ai quand même remporté un premier prix de vitrail et exposé à Londres». 1975. Jo rentre au Liban, «j’y suis resté depuis, allègrement ! Je suis fou de Beyrouth, je ne peux pas le quitter plus de deux semaines. J’y suis resté durant toute la guerre et j’ai même adoré la guerre, c’était comme un happening, chaque jour était peut-être le dernier jour de notre vie. Nous étions plus jeunes, plus insouciants». Décorateur malgré lui « Je viens d’entamer la cinquantaine et je me retrouve tout seul, malgré moi». Sa collaboration avec Serge Brunst, «mon mentor pour l’art» et Bechara Nammour, «mon mentor pour le business !» a pris fin en l’an 2000. Jo Tohmé poursuit sa carrière en solo avec la complicité de ses amis décorateurs et ses amis clients, partageant son temps entre la reproduction de meubles et la décoration d’intérieurs. «Au départ, ce qui me passionnait, c’était la reproduction de meubles anciens. Un travail de plusieurs personnes, un art qui va du dessin à l’exécution et au finissage. Je suis devenu décorateur malgré moi». Son premier projet, la maison d’un ami, Poney Shehadé, remonte à quelque dix ans. «Le travail de reproduction de meubles me plaît car je peux créer à ma guise, faire ce qui me plaît et vendre le travail une fois achevé. Dans la décoration d’un appartement, c’est plus compliqué, il faut qu’il y ait une symbiose entre moi et le client ; le travail doit nous plaire à tous les deux. Quelquefois, c’est une bataille acharnée…» Avec une carte de visite aussi séduisante, sa propre maison à Beït Chebab, la réflexion de ses choix et de ses préférences, le décorateur malgré lui s’est d’abord mis à l’œuvre «pour faire plaisir à des amis». Après celles des amis viendront les commandes de clients libanais et étrangers qui apprécient le mélange européen et oriental, caractéristique de l’ambiance qu’il privilégie, «une ambiance qui dure, qui soit très humaine et très chaleureuse. Qui ait une âme. J’aime me documenter, trouver et créer une ambiance. Les recherches sont très importantes pour arriver à une idée précise. Pour un appartement, nous proposons plus de deux cents planches au client. Ce qui est rare». Avec un grand chantier par an à décorer, « je ne veux pas en prendre plus», il peut continuer à faire ce qu’il préfère, «me la couler douce ! J’aurais aimé prendre mon travail comme je prends la vie, mais je le prends très au sérieux». Dans ses moments de dur labeur, de longues heures qui lui volent une grand part de son temps, il est anxieux, nerveux. «Je ne peux pas déléguer. Je suis un forcené de travail. Je reste dans cet état jusqu’à ce que le chantier se termine. Après, il ne m’intéresse plus». Après l’antimoderne «je déteste tout ce qui est électronique» et l’antimondain qu’il est «je n’ai pas besoin de ça» peut retrouver pour un court moment les joies d’une vie simple, «la bicyclette, la nature, les voyages, les amis», chiner pour dénicher des pièces anciennes, les admirer enfin, en se félicitant d’avoir réussi à être décorateur, malgré tout.
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