La dernière, vous la connaissez ? Elle est inénarrable, mais authentique. Tellement ahurissante qu’elle vous laisse pantois. Mais au royaume d’Ubu, la fiction dépasse souvent la réalité. Eh bien, la voilà : il est interdit de penser, voire de rêver. Incitation à la débauche intellectuelle, à la réflexion plurielle, au large débat d’idées, le crime est avéré et passible de lourdes peines. Le verdict, c’est une vieille connaissance d’au-delà la frontière fraternelle (on n’a pas toujours les amis qu’on souhaite) qui me l’a assené. «La mesure est dépassée. Vous êtes incorrigibles et ne prêtez aucune attention aux leçons du passé. On vous tend le doigt et voilà que vous voulez nous arracher la main. Passe encore que les étudiants manifestent et organisent des sit-in, la situation reste sous contrôle sur le terrain. Mais que des pseudo-intellectuels déforment l’Histoire, prononcent des discours incendiaires et lancent de véritables pamphlets contre la présence syrienne, cela est tout à fait intolérable». Au vu de ce qui se passe à Damas et de la chape de plomb qui vient de s’abattre sur les «salons politiques» après des balbutiements de liberté, de tels propos ne peuvent étonner. Seul le parti Baas, a-t-on décrété, peut décider de l’ampleur du mouvement d’ouverture initié par Bachar el-Assad. Autant dire que la vieille garde est de retour et que le nouveau président s’est résigné à se rallier aux tenants de la ligne dure indisposée par le parfum de contestation qui s’était dégagé des forums de réflexion. Longtemps réduits au silence, les intellectuels avaient vite fait de croire à un possible «printemps de Damas», mais c’était ignorer la frilosité du régime en place. Évoquer tout de go des questions aussi délicates (explosives pour les exégètes du Baas) que la liberté d’expression, la pluralité, la corruption des bonzes du régime, c’était comme marcher sur des œufs : la casse garantie au bout du chemin. La goutte d’eau qui aurait fait déborder le vase ? L’évocation dans les salons politiques du rôle des forces syriennes au Liban et de l’opportunité de leur maintien au pays du cèdre. Ligne rouge dont le dépassement ne pouvait que provoquer l’ire du parti unique, alors même qu’au Liban l’opposition à la présence syrienne faisait tache d’huile. Résultat : brutal coup de frein au processus d’ouverture en Syrie et mobilisation, au Liban, des thuriféraires du régime baassiste. – Au Parlement, retour à la langue de bois : mêmes députés dépités, mêmes arguments, avec, en prime, la menace d’une réédition des journées noires de la guerre civile. – Dans les médias, floraison de sources occultes, tantôt libanaises mais bien dressées, tantôt syriennes mais sans identité fixe. Dans les deux cas de figure, les cibles sont les mêmes : Walid Joumblatt, pour avoir osé braver un interdit et joindre sa voix à celles, chrétiennes, réclamant la stricte application de l’accord de Taëf ; le patriarche Sfeir, pour avoir porté aux quatre coins de l’Amérique les appréhensions et attentes des Libanais, toutes confessions confondues. Voués tous les deux aux gémonies, ils n’en ont acquis que plus d’audience et de crédibilité. – Dans la rue, apparition de partis et d’associations dont on ignorait jusqu’à l’existence et distribution de tracts provocateurs jusqu’au cœur d’Achrafieh. En riposte aux manifestations des étudiants aounistes dans les régions Est, on organise à la va-vite des rassemblements dans les régions Ouest. Les premiers brandissent des drapeaux libanais, les seconds exhibent des portraits de Bachar el-Assad et des drapeaux syriens. Le premier mouvement est sévèrement réprimé, le second a lieu sous le regard bienveillant des forces de l’ordre. Deux poids, deux mesures. Le pouvoir, lui, totalement absent, continue à se mouvoir au gré des vents de l’est, alors même que la tempête gonfle au sud. Mais concomitance oblige… Ce topo, mon interlocuteur des rives du Barada ne l’a nullement contesté. Au contraire, il s’en est enorgueilli. «Vous devez comprendre, m’a-t-il dit, que la Syrie contrôle totalement le jeu, et ne se laissera jamais piéger par ses détracteurs. Un claquement de doigts, et tout le ban et l’arrière-ban de ses fidèles descendront dans la rue pour contrer les agents d’Israël et conforter la stabilité, comme elle n’a cessé de le faire depuis 1975». Antienne éculée qui ne fait même plus sourire, mais qui confirme, une fois de plus, qu’au Liban, pyromane et pompier, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Je n’ai pas dit à mon interlocuteur ce que je pensais de sa tirade fielleuse. C’était évidemment inutile. J’ai gardé miennes mes réflexions. Ma pensée est mon privilège, mon espace de liberté. Mais une chose est certaine : il se passera longtemps avant que je ne revoie cet équarrisseur de l’intelligence, du simple bon sens.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats La dernière, vous la connaissez ? Elle est inénarrable, mais authentique. Tellement ahurissante qu’elle vous laisse pantois. Mais au royaume d’Ubu, la fiction dépasse souvent la réalité. Eh bien, la voilà : il est interdit de penser, voire de rêver. Incitation à la débauche intellectuelle, à la réflexion plurielle, au large débat d’idées, le crime est avéré et passible de lourdes peines. Le verdict, c’est une vieille connaissance d’au-delà la frontière fraternelle (on n’a pas toujours les amis qu’on souhaite) qui me l’a assené. «La mesure est dépassée. Vous êtes incorrigibles et ne prêtez aucune attention aux leçons du passé. On vous tend le doigt et voilà que vous voulez nous arracher la main. Passe encore que les étudiants manifestent et organisent des sit-in, la situation reste sous...