– Tu ne peux pas savoir ce qu’on trouve, parfois. Papa m’a raconté qu’un jour, au ministère, il a confisqué un livre qui avait le pouvoir de rendre le lecteur aveugle. Et tu n’as jamais entendu parler des “Sonnets d’un sorcier” ? Celui qui le lisait était condamné à parler en vers pour le reste de ses jours. Il y avait même un livre qu’on ne pouvait plus jamais s’arrêter de lire une fois qu’on avait mis le nez dedans ! On était condamné à tout faire d’une seule main sans jamais le quitter des yeux. Harry Potter et la chambre des secrets (J. K. Rowling/ Gallimard) Précisément, j’ai dû tomber sur celui-ci, et j’en suis à taper ce billet de l’index de la main droite, l’autre étant vouée à tourner les pages de Harry Potter. Il est vrai que les adultes sont toujours en retard d’une locomotive. Je viens donc tout juste de découvrir l’œuvre qui avait réconcilié les ados avec la lecture in extremis, à la fin du XXe. Bien sûr il y aura des films, des gadgets, des jeux vidéo (l’auteur souffle tous les secrets de fabrication aux candidats coréens et autres délocalisés), mais au commencement était un livre, et c’est là le prodige. Dans les sept volumes de la série – un mariage explosif entre Mary Poppins et Merlin l’enchanteur, mais où les morts meurent comme dans Patricia Highsmith – il y a de quoi alimenter le marché pour un long bout de temps, et bien sûr on en viendra à soupirer devant l’œil torve de nos petits moldus* complètement sous le charme : quand-te-dé-Harry-Potteriseras-tu ? Surtout ne pas chercher l’antidote dans l’œuvre de Joanne K. Rowling : il ne se trouvera plus personne pour vous en sortir. Parce que Joanne (à ce stade de notre relation tourmentée, je l’appelle par son prénom), Joanne, donc, s’est lestée d’un solide bagage en langues et en littérature entre Exeter et Paris. Et ma conviction profonde est que sans François Villon, Dante, Shakespeare, Cervantès, Racine, Proust et tous les géants de l’écrit dont elle a métabolisé les techniques narratives les plus subtiles, H. P. n’aurait pas vu le jour, ni surtout connu ce succès planétaire (20 millions d’exemplaires, 30 langues). S’il suffisait, comme le veut la légende Rowling, d’attendre, dans une quasi-misère, sur le quai d’une gare un train qui n’arrive pas, pour avoir l’idée à cent millions de dollars, tous les scribouilleurs du monde auraient fait cheminots. À défaut de quoi, il n’y a plus qu’à se laisser porter, ou mieux : transplaner*. Surgit alors un enfant qui fut vous. Il rentre de l’école avec sous le bras le petit bibliothèque verte ou rose emprunté pour la semaine. Celui-là même qui, à une époque dépourvue d’informatique domestique, vous faisait bâcler vos devoirs pour savourer à l’heure du goûter les aventures possibles mais improbables d’un méga-vous-mêmes. De plus loin encore jaillit le souvenir des premiers mots lus : cinq, six ans ? Ils laissaient en bouche le goût d’une confiserie étrange, cent fois retournée. Ils vous faisaient tirer contre la brutalité du monde de prodigieux rideaux de papier. Incroyable vertige de la régression… Incroyable Mrs Rowling. Fifi ABOUDIB *Moldus : dans le langage des sorciers, les humains dépourvus de pouvoirs magiques. *Transplaner : dans le langage des sorciers, faculté de se déplacer en disparaissant pour réapparaître ailleurs.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats – Tu ne peux pas savoir ce qu’on trouve, parfois. Papa m’a raconté qu’un jour, au ministère, il a confisqué un livre qui avait le pouvoir de rendre le lecteur aveugle. Et tu n’as jamais entendu parler des “Sonnets d’un sorcier” ? Celui qui le lisait était condamné à parler en vers pour le reste de ses jours. Il y avait même un livre qu’on ne pouvait plus jamais s’arrêter de lire une fois qu’on avait mis le nez dedans ! On était condamné à tout faire d’une seule main sans jamais le quitter des yeux. Harry Potter et la chambre des secrets (J. K. Rowling/ Gallimard) Précisément, j’ai dû tomber sur celui-ci, et j’en suis à taper ce billet de l’index de la main droite, l’autre étant vouée à tourner les pages de Harry Potter. Il est vrai que les adultes sont toujours en retard d’une...