De Muhaïdssé à Saint-Pétersbourg, le voyage de Nada Akl aura été chargé. Dans ses lourds bagages, des années de travail, d’émotions, de quêtes. Pour arriver à destination, il lui a fallu emprunter tous les chemins de la nostalgie, toutes les palettes de son art, tous les visages de sa sensibilité, et les «accidents de la vie». Du lieu de sa naissance aux lieux de sa renaissance, elle aura suivi une seule ligne, celle du cœur. Saint-Pétersbourg, musée Pouchkine. 12 Quai de la Moïka. 17 octobre 2000. Nada Akl, Nouché comme l’ont surnommée ses parrains, les Ziablov, dès son jeune âge, semble naturellement à sa place, comme s’il était «normal» pour cette jeune fille de Bickfaya de se trouver là, au cœur d’une Russie amicale et hospitalière – rien que pour elle – et qu’elle semble connaître et sûrement aimer depuis si longtemps. Normal mais surtout instinctif et passionnel, cet attachement qu’elle porte pour la cité des tsars. «J’ai toujours été folle de la Russie. Dès l’âge de 16 ans, la musique, la littérature et mon caractère solitaire m’ont aidée à cultiver un monde parallèle qui correspondait à mon moi profond». Muhaïdssé, Bickfaya. Liban. Retour aux sources. «Dans ce village vivaient plein de Russes. Des Dimitri, des Tamara, des Sonia, il y en avait beaucoup ! On pouvait sentir une profonde imprégnation de la Russie. Dans notre famille même, les oncles avaient des prénoms empruntés à des noms russes, ce qui donnait Nelidoff Akl, Kurbakine, Avdotia, ou encore Panay, Panaëv, mon père». Lorsque Nada parle, c’est Nouché qui sourit, les yeux éclairés par les beaux souvenirs d’une enfance particulière. «J’en garde le côté exceptionnel bien que j’aie grandi dans une maison tumultueuse où tous les caractères forts cohabitaient et créaient beaucoup de tension, de passion et d’amour». Une maison d’artistes, fous de leurs passions, la musique pour Walid, la photo et l’architecture pour Ziad, la mise en scène, sous toutes ses formes, pour Nada. «J’avais onze ans lorsque j’ai aidé mon oncle Michel Touma à monter une magnifique pièce de Francis Jammes. J’ai créé la chorégraphie et le décor, l’action se déroulait autour d’un puits, sous un ciel étoilé, c’était très surréaliste. Nous avions invité la famille pour une représentation privée où mes cousines et moi avons dansé et joué». À seize ans, elle participe à un film de 10 minutes avec son ami et voisin Marouan Rahbani. «J’adore la mise en scène, je suis un metteur en scène frustré». Mais un peintre sûrement satisfait. Un art positif et lumineux «C’est à onze ans, également, que j’ai accompli pour la première fois, et d’un seul coup, des portraits aboutis. Je ne sais pas encore comment j’y suis arrivée». Certaines choses ne s’expliquent pas. Lors d’un séminaire d’arts plastiques effectué à l’école de Kokoschka – un hasard ? – à Salzbourg, Nada remporte le premier prix, et poursuit ses études à l’AUB, puis à l’Université de New York et enfin à la Sorbonne. Sa première exposition libanaise aura lieu à la galerie Samia Toutounji, en 1981. Deux ans plus tard, elle exposera à Paris. Puis, de Paris, à Cannes, de New York à Genève, Nada prendra de nombreuses routes parallèles où elle emporte dans ses toiles les couleurs de son village, les teintes de son enfance et sa sensibilité empreintes d’une mémoire tenace. «Enfant, j’ai souvent fait des rêves d’endroits. Les rêves qui expriment les lieux restent plus que les lieux». Sans doute les fait-elle encore aujourd’hui. «À la mort des miens, et surtout au décès de ma mère, j’ai vécu comme une fêlure d’adolescence, et de l’enfant sérieuse que j’avais été, je suis devenue comme plus “agitée”». Spontanée, surtout. Nada parle vite avec ses yeux vifs de toutes ces personnes qui ont marqué sa vie, sa famille, sacrée ; son oncle Georges Schehadé dont elle fut si proche, son frère Walid dont la mort fut «une douleur au-delà de tout», les connaissances, devenus amis, qui l’ont amenée à toutes ses destinations de cœur. En septembre 2000, elle participe au Salon de la Société internationale des beaux-arts à la mairie de Paris et remporte le prix France – Japon. Un mois plus tard, elle fait partie du Festival international des arts, «Automne à Tsarkoïé Selo», la résidence d’été des tsars. «Lorsque je suis arrivée en Russie, j’ai éprouvé un sentiment d’appartenance énorme. Peut-être est-ce dans les gènes ! Depuis l’âge de cinq ans, je n’avais jamais été aussi heureuse. Bien que ce soit un pays effrayant, je suis revenue la mort dans l’âme». Revenue à Paris où Nada vit et travaille. Où elle se rappelle surtout les couleurs de Muhaïdssé avant de les retrouver sur ses grandes toiles. Sa dernière exposition libanaise a eu lieu à la galerie Épreuve d’Artiste, en février de cette année. On pouvait y voir encore une fois toutes les facettes de cette petite fille, femme, sœur, parente, fascinée par les individus, ici Kurt Cobain, le chanteur défunt du groupe Nirvana, présent dans presque toutes ses toiles. «J’aime son travail musical, ce côté infini qui fait déraper la vie, mais dans une structure exemplaire qui tend vers un idéal. J’aime aussi son côté archange nerveux, ce quelque chose de passionné qui valorise les éléments avec lesquels je l’entoure». Elle conclut : «Tout art réussi est positif et lumineux», un peu comme elle.
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