En désignant clairement une responsabilité libyenne dans l’affaire Lockerbie, la justice écossaise privilégie implicitement l’une des théories sur les motivations de l’attentat qui a circulé à l’époque, en l’occurrence une opération de représailles antiaméricaine lancée par Tripoli. Dans les volumineux attendus de leur jugement – 82 pages mises sur l’Internet –, les juges écossais ne précisent ni le degré de la responsabilité éventuelle du gouvernement de Tripoli ni les motivations des auteurs de l’attentat. Les juges se contentent d’écarter la piste palestinienne que la défense des deux Libyens avait incriminée dès le début du procès en mai. Si les juges admettent que certaines organisations palestiniennes, telles le FPLP-CG (Front populaire de libération de la Palestine-commandement général), ont eu des activités terroristes, ils estiment n’avoir aucun début de preuve permettant de suggérer que l’une d’entre elles ait été impliquée dans l’attentat de Lockerbie. Les activités terroristes des groupes palestiniens ne font surgir «aucun doute raisonnable dans nos esprits sur l’origine libyenne du crime», ont insisté les juges. La théorie dite de la «triple responsabilité» (Iran, Syrie, FPLP-CG), qui a circulé avec insistance dans les mois qui ont suivi l’attentat, se trouve ainsi écartée. Selon cette thèse, l’Iran aurait commandité au FPLP-CG l’attentat de Lockerbie, avec l’accord tacite de Damas, en représailles à la destruction d’un Airbus iranien en juillet 1988 par un missile lancé accidentellement depuis un croiseur américain, l’USS Vincennes. L’autre théorie qui a prospéré, surtout après que l’acte d’accusation eut été rendu public, en novembre 1991, voit dans l’attentat une opération de représailles libyennes au bombardement américain de Tripoli et Benghazi, qui avait fait 37 morts en avril 1986, dont la fille de Mouammar Kadhafi. Depuis 1991 jusqu’à aujourd’hui, la thèse d’une responsabilité du gouvernement libyen a été constamment soutenue par Washington. Franchissant un pas supplémentaire, les familles des victimes, ou une partie d’entre elles, mettent directement et ouvertement en cause le colonel Kadhafi, en faisant valoir qu’un attentat de cette envergure n’aurait pas pu être conçu et exécuté sans son accord. Si la théorie de représailles libyennes au bombardement de Tripoli est la bonne, il resterait à expliquer le délai de plus de deux ans entre l’action militaire américaine et l’attentat libyen. Dans sa déposition au procès, Abdul Majid Giaka, un agent double libyen travaillant pour la CIA, a déclaré qu’en 1986, quelques semaines après le bombardement, un important responsable des services secrets libyens (JSO) Saïd Rashid, chef de la section opérationnelle, lui avait demandé un rapport sur la possibilité d’introduire une bombe, en bagage non accompagné, dans un avion de ligne. Giaka avait répondu que c’était possible et avait parlé de cette affaire à son supérieur hiérarchique direct, al-Megrahi. Celui-ci lui avait alors soufflé, toujours selon le témoignage de Giaka : «Ne précipite pas les choses». Le témoignage de Giaka n’a toutefois pas été retenu comme crédible par les juges sauf pour ce qui concerne l’organigramme et la structure du JSO.
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