Rechercher
Rechercher

Actualités - Reportages

De la Russie profonde au lyrisme passionné de Verdi

C’est dans la grande cour extérieure éclairée aux flambeaux et sous un ciel d’été étoilé que l’orchestre, le chœur et les solistes du Kirov ont donné en plein air le premier concert du festival de Beiteddine, cru 1999. Fastueuse prestation vocale et orchestrale où la musique profondément russe, somptueuse, colorée et torrentielle avait tous les honneurs… Au programme, deux «géants» du pays des tsars: Prokofiev et Moussorgski. En ouverture,révélation de cette œuvre si peu connue de l’auteur de Pierre et le loup, la cantate d’Alexandre Nevsky. Une longue cantate paradoxalement toute en force et nuances, écrite en 1928 et extraite d’une musique pour le célèbre film d’Eisenstein se rapportant à la lutte des héros contre les chevaliers teutoniques qui envahirent l’Europe de l’Est au début du XIIIe siècle. Riche de sonorités, conciliant rigueur classique et stridents accents modernes, cette œuvre contient aussi la Bataille sur la glace, un des plus beaux épisodes mettant en valeur les cuivres et les percussions et se termine en apothéose par l’entrée de Nevsky à Pskov au milieu de l’allégresse générale. Modulations aux tons éloignés et changements de rythmes sont les lignes de force de cette narration puissante, vouée à la gloire et bravoure russe de ce musicien fécond qui a abordé plus d’un genre avec bonheur. Après l’entracte, comme une suite naturelle de ces accords impétueux et empreints d’un mysticisme nationaliste, a succédé la somptueuse scène de couronnement de Boris Godounov de Modeste Moussorgski. Sommet d’une partition admirable,cette scène où carillonnent les cloches de Moscou, demeure comme l’une des plus représentatives de l’histoire, des traditions et de l’âme russes. Atmosphère éthérée et majesté d’une écriture où la voix humaine, notamment celle du chœur, a les effets les plus ravageurs, les plus sublimes. Entre ciel et terre, c’est avec la pureté d’un diamant scintillant sur un diadème que se perçoit ce passage frémissant d’une magnificence toute impériale... Pour prendre le relais, de la cour des tsars à celle d’une galerie d’art, Les Tableaux d’une expositiontoujours de Modeste Moussorgski, non dans leur version archi-connue pour piano mais dans de longues coulées orchestrales magnifiquement arrangées par Ravel en 1922. Ce sont là d’admirables pièces composées en une suite sonore chatoyante évoquant les dessins de l’architecte allemand Hartmann que le compositeur avait remarqués à une exposition posthume des œuvres de l’artiste dont il était d’ailleurs l’ami. Dix tableaux successifs entrecoupés par une «promenade» in «modo rustico» où les cuivres mènent le bal des notes échevelées… La grande porte de Kiev, la dernière pièce, fait entendre des cloches et des chants religieux.. Correspondance secrète entre peinture et musique? Bien sûr les sons, les couleurs et les formes ont depuis toujours eu d’éloquentes et d’inexplicables affinités… Ici c’est mieux qu’un commentaire, ce sont des impressions suggérées par la vue des tableaux et admirablement transcrites du point de vue sonore. C’est ce qu’on appelle probablement l’alchimie de la création… Émouvant et étonnant Moussorgski qui incarne l’image de la Russie éternelle avec ses troubles, ses complexités et ses richesses. Raffiné, très élitiste mais particulièrement voué à la gloire de la musique, de l’histoire et de l’esprit russes est ce programme magnifiquement servi par la vigoureuse et très inspirée baguette du maestro Valery Gergiev que le public a longuement ovationné. En bis, un vivant passage des Casse- Noisettes de Tchaikovsky le plus cosmopolite des musiciens du pays des datchas enneigées…. Mais il serait malheureux de signaler la beauté et la grandeur de ce récital sans souligner les bavures des sonos et amplificateurs dont les dosages à décibels plus que généreux laissaient à désirer… Mais en seconde partie du concert, les choses allaient déjà nettement mieux. Amours tragiques Pour la seconde soirée, les belcantistes étaient probablement aux anges. Au menu fastueux s’inscrivait La Forza del Destino opéra en quatre actes de Verdi chanté et non joué... De la Russie profonde au lyrisme passionné de Verdi il y a bien entendu un pont secret, un chemin de traverse, peut-être justement cette secrète alchimie qu’on vient d’évoquer… Faut-il souligner que La Forza del Destino fut demandée à Verdi par l’opéra de Saint-Petersbourg même? Triomphe de cette œuvre créée en Russie en 1862 et qui était un véritable «challenge» pour l’auteur de La Traviata à qui il importait d’affirmer la suprématie de l’opéra italien vis-à-vis, d’un côté du groupe des wagnériens et, de l’autre, de l’école nationale russe groupée autour de Moussorgski, ennemi déclaré du maître de Roncole. Sur un livret extravagant de Piave,remanié toutefois par Ghislanzoni, La Forza del Destino s’érige comme une sorte d’Hernani espagnol où le destin semble avoir une part moins décisive que la coïncidence…. Don Alvaro et Léonora vivent des amours tragiques et tumultueuses et le destin, à travers une sombre malédiction, s’acharne à les séparer…Dominée par l’esprit de vendetta, habitée de violences invincibles, régie par une fatalité implacable, cette œuvre hautement mélodramatique reflète une atmosphère intensément romantique. L’accueil enthousiaste et chaleureux réservé à La Forza del Destino est certainement dû à l’entrain de la musique, à son allure passionnée, à la souveraine simplicité des chœurs,au fameux «Rataplan» (scène de chœur bâtie sur une onomatopée exprimant le son des tambours), à cette habileté de l’art verdien à réunir les thèmes de l’amour et de la mort en ce flot si généreux et émouvant de phrases musicales si prenantes, si éloquentes… Force est de constater que la qualité des interprètes est pour beaucoup dans ce succès bien mérité. Tout d’abord la palme d’honneur revient à cette cantatrice exceptionnelle, soprano au port de reine et à la voix d’or ductile : Galina Gorchakova. À ses côtés,Gegam Grigorian, malgré un léger malaise vite surmonté en fin de représentation, n’a guère déparé à une brillante prestation. Marianna Tarasova a donné vie et couleurs au personnage de la bohémienne Preziosilla et Nikolai Putilin prêta ses belles embardées de basse à Don Carlo. Une soirée où le charme de la fraîcheur d’une nuit d’été au Chouf et la beauté d’une musique incomparable laissent l’auditeur euphorique et réconcilié avec la vie…
C’est dans la grande cour extérieure éclairée aux flambeaux et sous un ciel d’été étoilé que l’orchestre, le chœur et les solistes du Kirov ont donné en plein air le premier concert du festival de Beiteddine, cru 1999. Fastueuse prestation vocale et orchestrale où la musique profondément russe, somptueuse, colorée et torrentielle avait tous les honneurs… Au programme, deux «géants» du pays des tsars: Prokofiev et Moussorgski. En ouverture,révélation de cette œuvre si peu connue de l’auteur de Pierre et le loup, la cantate d’Alexandre Nevsky. Une longue cantate paradoxalement toute en force et nuances, écrite en 1928 et extraite d’une musique pour le célèbre film d’Eisenstein se rapportant à la lutte des héros contre les chevaliers teutoniques qui envahirent l’Europe de l’Est au début du XIIIe...