Un dessin d'Edika, effectué à l'occasion de l'anniversaire de son neveu. Photo fournie par Jeff Alford
Edika, auteur-dessinateur d’une série de bande dessinée (à succès) aux Éditions «Fluide Glacial», est une des personnes d’origine libanaise qui se sont illustrées dans leur spécialité, à l’étranger. Rencontre au siège parisien de «Fluide Glacial» dans une ambiance très décontractée (allées et venues incessantes des autres auteurs...).
Tout d’abord, pourquoi ce nom d’Edika ? «C’est parce que mon frère, qui s’appelle Paul et qui est aussi dans la BD, — il a d’ailleurs créé “Psychopathe”, une revue de BD qui marche très bien — signe depuis toujours Karali, notre nom de famille. Pour ma part, j’ai juste contracté mon prénom, Eddy, et mon nom de famille, pour en arriver à Edika». Ayant commencé par faire des dessins dans des firmes de publicité au Liban, il «ne pensait pas du tout se lancer dans la bande dessinée». Vers 1979-1980, il commence à réaliser de petits strips dans le prolongement des dessins publicitaires. Par la suite, s’étant installé à Paris, et comme «le domaine de la publicité ne lui réussissait plus vraiment», Edika se met à faire de petits dessins pour Pif Poche et Pif Gadget. Sur cette période, il confie que «c’était très long, et qu’il fallait en produire beaucoup pour joindre les deux bouts».
Par la suite , il fait du coloriage pour des albums de Gotlib, et c’est ainsi qu’il en vient à la BD. C’est essentiellement Tintin qui a marqué Edika dans sa jeunesse, «même s’il n’avait pas en tête de dessiner à cette époque-là». «C’est là, dit-il, une influence classique qui marque tout le monde, même si, en France, beaucoup de jeunes dessinateurs ont été marqués ces dernières années par Spirou». Les histoires d’Edika n’ayant souvent ni tête ni queue, il déclare : «Je suis moi-même assez brouillon dans la vie. Mon bureau, par exemple, est un sacré bordel. Mais en fait, c’est un faux bordel parce que c’est uniquement pendant que je dessine que c’est le cas : je ramasse des trucs de partout et ne m’occupe que de mon dessin, sans avoir la tête à faire de l’ordre. Ce n’est qu’une fois que j’ai terminé mon histoire que je remets le tout en place».
Il arrive souvent à Edika de se représenter lui-même dans ses albums : «C’est, explique t-il, pour me remettre en question quand je sens que le lecteur pourrait par exemple critiquer, à un moment donné, un de mes dessins. Je me dessine moi-même pour montrer que je suis conscient de l’erreur que j’ai faite, ou du dessin que je n’aime pas, et je le dis donc moi-même. Ou je le fais dire à mon fiston...» Clins d’œil À quel moment sent-il qu’il faut cesser de perfectionner le gag, que l’histoire est satisfaisante ? «Je ne pense pas de cette façon-là.
Si j’hésite à faire un gag, c’est-à-dire si au fond de moi-même je sens qu’il n’est pas bon, je l’élimine. J’essaie de ne pas tricher, d’être le plus honnête envers moi-même parce que si je triche, ça tourne vers le mal fait, le dessin est mal fait, ça ne va pas. Alors que s’il y a un gag que je sens bon, il n’y a aucun problème et je travaille avec plaisir». Et l’inspiration, d’où lui vient-elle ? «L’inspiration n’est pas importante, car si on est dans un moment d’enthousiasme, n’importe quel sujet peut être bon. Avec le temps qui passe, j’ai davantage tendance à noter les petites idées qui me viennent à l’esprit, ce que je ne faisais pas auparavant. Mais le principal, c’est d’être dans une ambiance où tout va bien, ce qui est presque impossible; le reste vient tout seul. Si on est un peu déprimé, ça ne sert à rien de commencer. Le sport, par exemple, est un bon sujet pour pouvoir critiquer, déconner. C’est un bon départ pour une histoire : on part d’un sujet sérieux, puis on vire».
À propos de son style de dessin qui n’a pas beaucoup changé depuis son premier album, Edika précise que «si le changement est très léger au niveau graphique, c’est surtout au niveau de l’esprit qu’il y a une évolution». Paradoxalement, on trouve parfois plusieurs styles de dessin différents au sein d’un même album : «Lorsque je ressens, au fil de l’histoire, le besoin de changer de style, je ne me limite pas à ce qui est censé mon style, et je le fais sans problème si c’est un plaisir». Les histoires publiées par Edika comprennent souvent des clins d’œil.
D’une part, à ses origines libanaises, avec des jurons comme «k… ommak» ou des mots tels que «chawarma», (les Français, note t-il au passage, aiment bien la nourriture libanaise)... Il cite souvent dans ses albums d’autres auteurs des Éditions Fluide Glacial, Goossens notamment. «Il y a d’autres auteurs qui font ça aussi, on aime bien parler les uns des autres. Goossens, c’est quelqu’un que j’admire beaucoup, on est assez proches au niveau de l’appréciation d’un certain humour. J’aime bien ce que font les autres aussi, mais je pense que Goossens est ce qu’il y a de plus fort pour l’instant au niveau des dessins humoristiques. C’est le top !»
À propos de la BD en général : «Je crois que c’est un métier très difficile, surtout pour la bande humoristique. En fait, c’est un métier très sérieux : il n’est pas évident de faire rire les gens, de les pousser à acheter une revue de BD humoristique pour se dérider ; il faut être très sévère envers soi-même pour ne pas faire n’importe quoi. En fait, le plus dur est de trouver l’idée, de ne pas tomber dans des clichés, des impressions de déjà vu. Avec le problème de la feuille blanche, le moment le plus dur est vraiment celui de la recherche de l’idée. Il faut être dans un bon état moral, ne pas avoir beaucoup de problèmes, et notamment pour la BD humoristique, être dans un moment d’enthousiasme».
À qui s’adressent les albums d’Edika ? «Quand je me rends dans des festivals pour faire des dédicaces, je remarque qu’il y a là tout genre de publics, même des jeunes de 8-9 ans, bien que ce que je fais soit destiné à un public adulte. Disons qu’en gros ça va de 12 à 77-80 ans». Son dernier album étant centré sur La double vie de Clarke Gaybeul; il confie qu’il a choisi ce personnage par «besoin de contraste entre le chat, qui est un petit animal, et le nom extrêmement connu de Clark Gable».
Edika a été agréablement surpris d’apprendre que des auteurs comme Delporte, Mœbius, Schuiten et Peeters, Tome, Van Hamme, etc sont venus au Liban au cours des dernières années. Il est bien au courant de la tenue, tous les ans en novembre, du Salon du Livre à Beyrouth : «On m’avait contacté il y a quelques années pour y participer, mais c’était une période où j’avais trop de travail et je n’avais pu y aller ; c’est dommage…» Pour conclure, Edika tient à adresser, par le canal de L’Orient-Le Jour, le message suivant à ses proches au Liban : «Je les embrasse tous, et aussi une partie de ma famille qui est restée au Liban. J’espère que je pourrai les revoir un jour. Pour moi, le Liban c’était une époque fabuleuse. Je suis né en Égypte et suis arrivé au Liban à 19 ans. J’y ai passé 15 ans, comme au paradis».


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