La création d’un «gouvernement économique» de l’euro, qui était jadis combattue par l’Allemagne de toutes ses forces, est désormais presque une réalité, et non plus une utopie chère à la France colbertiste. La réunion informelle des ministres des Finances des Quinze a démontré combien la situation avait changé une centaine de jours à peine après le lancement de la monnaie unique. Il y a quelques mois, les pages débats des journaux étaient pleines d’articles alarmistes sur la «rigidité» présumée de la Banque centrale européenne sur les taux d’intérêt. Les Cassandre prévoyaient que l’institution de Francfort allait plonger l’Europe dans la récession en maintenant des taux trop élevés afin de mener une politique de l’euro fort digne de l’héritage de son modèle, la Bundesbank. Corsetés par le pacte de stabilité budgétaire qui leur interdit de laisser filer leurs déficits, sous peine de sanctions, les gouvernements européens étaient supposés assister impuissants à l’augmentation du chômage dans leurs pays. La BCE étant totalement indépendante des pressions politiques, l’Euro-11, le forum informel de coordination des politiques économiques de l’UE, structure trop lâche pour faire contrepoids à la BCE, ne devait pas modifier la donne. Ces sombres prévisions ne se sont pas vérifiées. Après une courte période d’observation qui lui a permis de mesurer l’ampleur des risques d’une récession, la BCE a pris de court tous les marchés financiers en réduisant son taux directeur de 3,0 à 2,5 %, le double de ce qui était anticipé. DSK donne un satisfecit à Duisenberg «Le travail régulier avec Wim Duisenberg (le président de la BCE) fonctionne bien», s’est félicité à Dresde le ministre français des Finances, Dominique Strauss-Kahn, dont le pays avait pourtant tout fait – y compris frôler une crise majeure – pour empêcher la nomination du banquier central néerlandais. L’impact mécanique de cette baisse des taux est estimé à 0,2 ou 0,3 point de croissance supplémentaire sur un an environ, mais devrait se révéler sensiblement supérieur, un stimulant bienvenu pour une croissance languissante dans la zone euro. L’affrontement tant redouté avec le «faucon de Francfort» s’apparente donc plutôt à une collaboration fructueuse. L’Euro-11, concession acceptée du bout des lèvres par l’ancien «grand argentier» allemand Theo Waigel après un long combat de la France, monte en puissance à chaque réunion. Certes, il ne s’agit pas encore du «gouvernement économique» réclamé à cor et à cri par la France pendant toute la genèse de la monnaie unique avant de mettre une sourdine à ses revendications devant l’opposition farouche de l’Allemagne, qui y voyait un danger mortel pour l’indépendance de la BCE. Mais les choses évoluent aussi de ce côté-là. «Le facteur déterminant a été le changement de gouvernement allemand», estime un responsable économique de la Commission. Le ministre français des Finances, sûr de son fait, a même franchi le Rubicon en renouant avec la «notion qui fâche» dans un document soumis à ses homologues des Quinze à Dresde. «Vous avez vu que les mots ‘gouvernement économique’ ont réapparu», a-t-il dit. «L’Euro-11 est un pas vers le gouvernement économique. Il faut appeler un chat, un chat». Le ministre des Finances luxembourgeois, qui est en poste depuis plus longtemps qu’aucun de ses homologues, a acquiescé. «C’est vrai que l’idée de transformer l’Euro-11 en gouvernement économique fait son chemin», a-t-il dit. Pour autant, l’essentiel reste à faire pour les grands argentiers de la zone euro, qui ont été placés au pied du mur par la décision de la BCE de baisser ses taux et doivent maintenant renforcer la croissance afin de créer de l’emploi. «La balle est maintenant clairement dans le camp des politiques», a dit Wim Duisenberg, qui a dit avoir eu la satisfaction d’entendre «tous les ministres le confirmer». Pour Jean-Claude Juncker, on verra alors si «l’Europe a les ambitions de ses instruments», puisque tout est en place. La priorité sera d’empêcher le ralentissement conjoncturel de la croissance de se transformer en une récession. Dominique Strauss-Kahn a proposé de considérer la zone euro comme un ensemble, un seul «agrégat», dans l’application du pacte de stabilité budgétaire qui empêche les pays d’avoir des déficits supérieurs à 3,0 % du PIB. L’idée est simple: si l’Italie, l’Allemagne et la France ont des problèmes de croissance, il faut leur permettre de gonfler leurs déficits pour ne pas étouffer l’activité économique.
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