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Actualités - Opinion

Joseph Abdo el-Khoury, un homme de combat

Froid dans le cœur, ce matin-là. Zeina au téléphone, sur fond d’abîme, m’a lancé d’emblée : «Fouad, cette nuit Joseph nous a quittés !» Comment Joseph pouvait-il nous quitter sans un adieu ? Lui qui, durant des années, nous répétait inlassablement à chaque séparation : «Je suis bien avec les amis, restons toujours ensemble». Rester toujours ensemble ? Nous savons que nous sommes mortels, que toute cette agitation de mouches dans un bocal qui caractérise nos destins d’éphémères s’achèvera un jour non prévisible. Chacun le sait ! Mais c’est injuste de partir comme Joseph l’a fait. Il est mort à Dubaï, dans la nuit de ce Jeudi Saint, à l’âge de 67 ans. Terrassé brusquement par une grave infection, notre ami – mon ami – Joseph el-Khoury ne pouvait être surpris par une injuste mort. Il était déjà bien isolé et bien loin quand elle arriva. Ceux qui le connaissent savent qu’il n’a jamais été battu en pleine connaissance et que toute injustice le mettait en révolte. Les étapes d’une carrière ne rendent jamais compte de la riche complexité d’une vie humaine. Toutefois rien ne peut mieux illustrer la vie de Joseph que cette réflexion de Tolstoï : «L’existence de la mort nous oblige soit à renoncer volontairement à la vie, soit à transformer notre vie de manière à lui donner un sens que la mort ne peut lui ravir». C’est ce qu’il tenta de faire. Tout en lui était volonté, engagement, choix délibéré, au service non seulement d’une ambition personnelle, cela va de soi, mais d’une décision mûrie par les années : servie, lutter, se battre pour sa famille, son travail, ses amis et surtout les faibles, les handicapés et ceux que piétinent des sociétés impitoyables. Par la naissance, Joseph n’appartenait pas à la tribu des «héritiers». Dès son jeune âge, fonctionnaire, il devint patron, puis président de grandes banques, dirigeant de grosses affaires avec une détermination sans faille, accusant des victoires et des déceptions, mais toujours attentif au sort de ses collaborateurs, de ses amis et des humbles qui l’approchaient. Tel est peut-être le seul choix que Joseph n’ait pas eu à faire : c’est sa nature même qui le portait spontanément aux côtés des faibles et des démunis, à l’étranger et surtout dans son pays qu’il aimait avec passion et qu’il auscultait chaque matin, révolté par l’arrogance, l’avidité et souvent l’incompréhension de décideurs trop satisfaits d’eux-mêmes. Bon mari, bon père, bon ami. Il était tout cela et dans tout cela il tenait en horreur le rôle de témoin impassible, se défiant de toute indignation qui ne s’appuierait pas sur des faits vérifiés. La simple évocation d’un parcours risquerait d’en occulter l’essentiel. Pour donner à ses engagements leur plénitude, Joseph ne lésinait pas. Bourreau de travail, il dédaignait tout ce qui aurait pu le détourner de son insatiable soif de réussir, de connaître, connaître pour comprendre, comprendre pour servir, avec toujours ce regard aux aguets et cette tranquille aptitude à enrichir la solidité de ses amitiés. Rien dans cet incessant travail et cette inépuisable vigilance n’allait sans un subtil mélange de joie et de fureur. Lorsque, aux prises avec la bêtise et la médisance, il bouillonnait et s’encolérait, ses amis savaient que, jusque dans ses bougonnements, il y avait, mystérieuse et attendrissante, une quête d’espérance et de gentillesse. Et nous savions qu’il cessait de bougonner dès qu’un ami lui racontait une drôlerie. Sa mort va changer notre monde de l’amitié ; cette amitié constante, indéfectible, pleine de tendresse. Sa femme, Odette, ses enfants et ses parents savent notre affection, notre tristesse, mais aussi notre joie d’avoir eu un tel ami. Reste pour nous, la fidélité à cette amitié sans fin, reportée sur sa famille, qui tout aussi intensément, continuera à lui donner vie. Et toi, mon cher Joseph, libre maintenant est ton âme. Finis les soucis rongeurs, les amertumes et les déceptions. Finis aussi les éclats de rire et les taquineries. Finies enfin les victoires. Tu vas nous regarder pleurer avec ton sourire moqueur. Ton souvenir est un doux ramage qui monte avec toi, vers la clarté de Celui qui est le Salut et l’Espérance.
Froid dans le cœur, ce matin-là. Zeina au téléphone, sur fond d’abîme, m’a lancé d’emblée : «Fouad, cette nuit Joseph nous a quittés !» Comment Joseph pouvait-il nous quitter sans un adieu ? Lui qui, durant des années, nous répétait inlassablement à chaque séparation : «Je suis bien avec les amis, restons toujours ensemble». Rester toujours ensemble ? Nous savons que nous sommes mortels, que toute cette agitation de mouches dans un bocal qui caractérise nos destins d’éphémères s’achèvera un jour non prévisible. Chacun le sait ! Mais c’est injuste de partir comme Joseph l’a fait. Il est mort à Dubaï, dans la nuit de ce Jeudi Saint, à l’âge de 67 ans. Terrassé brusquement par une grave infection, notre ami – mon ami – Joseph el-Khoury ne pouvait être surpris par une injuste mort. Il était...