Accroupis sous un vieux pont en bordure du Tigre, une dizaine d’hommes fouillent dans la boue et le gravier : le métier oublié de chercheur d’or a refait surface à Bagdad en ces temps de misère. «Nous commençons chaque matin notre travail près des montagnes d’immondices et des vieilles bouches d’égouts, puis nous versons dans des passoires la boue et le sable pour en retirer les particules qui se sont échappées des mains des bijoutiers il y a plus d’un demi-siècle», dit Adel Habib, 40 ans. Il dirige une équipe de dix ouvriers qui travaillent dans une odeur nauséabonde, à la recherche des particules d’or ou d’argent provenant des anciennes bijouteries de la rue du Fleuve, bordant le Tigre qui traverse Bagdad. «Les conditions difficiles dues à l’embargo nous ont poussés à recourir à cette pratique, alors que nous étions il n’y a pas longtemps l’un des pays les plus riches de la région», ajoute cet homme musclé, montrant des particules brillantes dans la passoire qu’il tient à la main. «Dans le temps, les bijoutiers n’accordaient pas d’importance à ces poussières d’or qui tombaient pendant leur travail et finissaient dans les bouches d’égouts et les poubelles», explique-t-il. «Aujourd’hui, les temps ont changé et ils prennent leurs précautions pour ne pas perdre la moindre particule». La rue du Fleuve, qu’on appelait également «rue des jeunes filles» parce qu’elles constituaient la plus grande partie de la clientèle, était bordée de bijouteries, dont beaucoup appartenaient à des juifs. Elle n’en contient plus que quelques-unes aujourd’hui, les autres ayant cédé la place aux magasins d’habillement et de chaussures, peu d’Irakiens étant en mesure de s’acheter des bijoux. Bijoux à vendre L’un des ouvriers dirigés par Habib est Ihsan Qassem, un étudiant de 21 ans, qui travaille à ses heures libres comme des milliers de ses collègues depuis la mise en place de l’embargo. «Je suis obligé de travailler pour payer mes dépenses universitaires», dit-il, soulignant cependant que «la paie est mauvaise et les conditions sont dures en hiver». «L’été dernier, nous étions plus de 60 personnes à travailler sur cette rive du fleuve, mais nous ne sommes plus que dix actuellement», ajoute-t-il. «Le travail ne nous rapporte pas plus de 3 000 dinars par jour (environ un dollar et demi) car nous ne découvrons que quelques grammes d’or quotidiennement», explique le jeune homme. Une somme malgré tout raisonnable pour beaucoup d’Irakiens, le salaire mensuel moyen d’un fonctionnaire étant tombé à l’équivalent de deux dollars en raison de la chute vertigineuse du dinar après l’imposition des sanctions internationales en 1990. Le dollar s’échange actuellement à 1 900 dinars, alors que la monnaie nationale valait 3,2 dollars avant l’occupation irakienne du Koweït en 1990. La crise économique qui a provoqué l’effondrement de la classe moyenne a gravement affecté les bijoutiers. «Depuis l’embargo, les gens n’achètent plus d’or, dont les cinq grammes valent cinquante dollars, et au contraire vendent leurs bijoux pour pouvoir subsister», dit Imad Ahmad, un des bijoutiers de la rue du Fleuve. Il déplore les conséquences sociales de cette dégradation du niveau de vie : «Il est de coutume que les jeunes hommes achètent des bijoux pour leurs fiancées, mais comme la plupart n’arrivent plus à le faire, beaucoup renoncent tout simplement au mariage».
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