Franjo Tudjman, 77 ans, était un ancien général de Tito et expert en littérature marxiste, reconverti dans un farouche nationalisme. Signataire en 1995 de l’accord de paix de Dayton sur la Bosnie, Tudjman a régné en monarque absolu pendant neuf ans en Croatie, tout en exerçant une forte influence politique sur les Croates de Bosnie. M. Tudjman, qui maîtrisait difficilement ses émotions, manquait rarement une occasion de rappeler qu’il était l’artisan de l’indépendance croate, dans de long discours rappelant son combat pour sortir son pays de la fédération yougoslave. Maître incontesté du jeu politique malgré son âge, M. Tudjman, qui brandissait régulièrement le spectre des ennemis internes, traitait avec mépris l’opposition, qu’il qualifiait de «basse-cour», et les rares médias indépendants. Ses ennemis, qui n’ont jamais nié son charisme, lui reprochaient de ne pas supporter la contradiction et de régner en despote. Obsédé par le thème de la réconciliation nationale, il avait pour ambition de faire de son parti, la Communauté démocratique croate (HDZ), un mouvement qui absorberait les différentes tendances sur la scène politique. Les partis du centre et d’extrême droite ont été marginalisés, mais le HDZ demeure secoué par des luttes internes entre radicaux et modérés. M. Tudjman, dont la dégradation physique s’était récemment accélérée, aimait rappeler, selon ses propres termes, qu’il avait su «prouver au monde entier que les forces serbes n’étaient pas invincibles», une allusion à la reconquête par l’armée croate en 1995 des territoires sécessionnistes de la Krajina. Il s’était également vanté d’avoir «réglé» la question serbe en Croatie, et qu’il n’y aurait plus «12 % ou 9 % de Yougoslaves» comme avant la guerre serbo-croate de 1991-1995. Ses moindres apparitions étaient largement relayées par les médias officiels. Toujours au centre des parades militaires et des manifestations culturelles, entouré de tous les membres de son gouvernement et de sa famille, il a soigné le culte de sa personnalité, au point d’avoir autorisé la mise en vente d’un timbre à son effigie, généralement réservée aux hommes d’État défunts. Ancien combattant contre les forces nazies et leurs alliés croates, les Oustachis, M. Tudjman avait été expulsé du Parti communiste à la fin des années 1960 pour avoir défendu des thèses nationalistes. Inculpé pour nationalisme subversif dans les procès qui ont suivi le mouvement de contestation en 1971, le «printemps croate», il avait été condamné à deux ans de prison, une peine réduite sur l’intervention directe du maréchal Tito. Dès 1980, il s’était forgé une réputation dans les milieux de la diaspora, forte de 4 millions de personnes – autant que ceux qui vivent en Croatie. Ses dénonciations répétées de l’existence de la Yougoslavie, un État construit, selon lui, sur des «illusions» ne servant que l’intérêt des Serbes, lui ont valu le soutien de cette diaspora, qui a substantiellement financé son ascension au pouvoir. Après la création du HDZ sous l’œil de l’UDBA, les anciens services secrets yougoslaves, le 17 juin 1989, il a échappé à deux tentatives d’assassinat, à Benkovac (sud de la Croatie) en 1989, puis à Zagreb, en 1991, lors de raids aériens attribués par les Croates aux Serbes. Élu président en 1990, il a fait voter l’année suivante l’indépendance de son pays par le Parlement. Réélu en 1992, puis en 1997, M. Tudjman était régulièrement accusé par ses principaux opposants d’avoir renforcé ses pouvoirs présidentiels et ses tendances autoritaires au détriment du jeu démocratique. En novembre 1996, il avait subi aux États-Unis des examens médicaux qui avaient révélé selon la presse américaine un cancer du système digestif. Alternant depuis périodes de fatigue et de rémission, il était visiblement très affaibli depuis plusieurs mois et avait diminué ses activités, avant son hospitalisation le 1er novembre pour une perforation intestinale.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Franjo Tudjman, 77 ans, était un ancien général de Tito et expert en littérature marxiste, reconverti dans un farouche nationalisme. Signataire en 1995 de l’accord de paix de Dayton sur la Bosnie, Tudjman a régné en monarque absolu pendant neuf ans en Croatie, tout en exerçant une forte influence politique sur les Croates de Bosnie. M. Tudjman, qui maîtrisait difficilement ses émotions, manquait rarement une occasion de rappeler qu’il était l’artisan de l’indépendance croate, dans de long discours rappelant son combat pour sortir son pays de la fédération yougoslave. Maître incontesté du jeu politique malgré son âge, M. Tudjman, qui brandissait régulièrement le spectre des ennemis internes, traitait avec mépris l’opposition, qu’il qualifiait de «basse-cour», et les rares médias indépendants. Ses...