Les Inuit du Grand Nord du Québec, qui bénéficient depuis plus de vingt ans d’un développement économique tous azimuts, semblent hésiter entre les bienfaits de la modernité et la préservation de leur culture, qu’ils sont prêts à défendre par tous les moyens. Les Inuit étaient réunis pour quelques jours, la semaine dernière, dans le petit village de Quaqtaq, 230 habitants, dans l’extrême nord du Québec, une région au riche sous-sol dépourvue d’arbres, parsemée de lacs et sillonnée d’ours polaires et de caribous. Ils participaient à l’assemblée annuelle de la société Makivik qui gère les intérêts économiques des 8 800 habitants depuis le versement par les autorités québécoises d’une somme de 90 millions de dollars canadiens (51,3 millions de dollars américains) en 1975, en échange des droits d’exploitation des richesses hydroélectriques de la région. Les représentants de villages, les responsables des associations, les anciens, les sages appelés «gouverneurs», les jeunes aussi, ont exprimé leurs espoirs, mais aussi leurs frustrations et leurs rancœurs. Ils ont pu constater que leurs intérêts étaient bien préservés puisque les 90 millions de dollars canadiens, du fait de placements et investissements judicieux, sont devenus plus de 157 millions (90 millions de dollars américains), soit, pour la dernière année fiscale, un rendement de près de 15 %. «Les finances vont exceptionnellement bien», a dit l’adjoint au trésorier Victor Mesher. Les sociétés que possèdent les Inuit font apparaître des bénéfices importants, telles les compagnies aériennes Air Inuit et First Air. Avec l’ouverture de la mine Raglan de Falconbridge, les Inuit ont commencé aussi à participer au développement minier de leur région, un secteur qui pourrait à long terme s’avérer profitable pour la communauté. Impôts élevés Les projets fourmillent : vente de viande de caribou, d’oie ou de bœuf musqué, fabrication d’habits traditionnels inuit, embouteillage sur place des boissons gazeuses... Les gouvernements provincial et fédéral ont accepté d’engager avec eux des discussions qui pourraient mener à une plus large autonomie politique, avec un gouvernement et une assemblée. Pourtant, le monde moderne ne leur donne pas tout ce qu’ils en attendent. Du fait de l’explosion démographique – le taux de natalité des Inuit du Québec est un des plus élevés au monde – les capacités de logement sont insuffisantes. «C’est une situation dramatique, où l’hiver ils sont 18 à 22 par maison», dit le député fédéral de la région Guy Saint-Julien, venu à Quaqtaq. Les villages par ailleurs ne sont reliés au reste du monde que par avion, les résultats scolaires restent médiocres, les impôts sont plus élevés qu’ailleurs, les villages manquent d’installations portuaires pour leurs bateaux. Enfin, les Inuit s’inquiètent des coups portés à leur culture et surtout à leur langue par l’apprentissage obligatoire à l’école du français ou de l’anglais. «Nous vivons comme les Qallunaat (les Blancs), et nous finissons par penser comme eux», disent les anciens. Certains proposent des solutions extrêmes, comme le remplacement de tous les professeurs blancs – enseignant en français ou en anglais – par les anciens qui utiliseraient l’inuktitut. «Notre culture disparaît, nous devons reprendre le pouvoir, privilégier notre langue», explique Josie Tullaugak, un ancien. Paulusie Padlayat, représentant le petit village de Salluit, suggère que l’on mette au point des termes nouveaux en langue inuktitut correspondant aux réalités nouvelles, comme un ordinateur ou un micro. Un autre demande que les anciens de chaque village participent à la préservation de la culture. Pita Aatami, le jeune président de la société Makivik, estime qu’il n’est pas trop tard pour préserver la langue, en augmentant les heures d’enseignement. Quoi qu’il en soit, dit-il, la culture reste vivante. Certes, alors qu’il y a quarante ans les Inuit étaient des nomades vivant dans des igloos ou des tentes, ils se sont sédentarisés. «Mais fondamentalement, dit-il, nous sommes toujours les mêmes, des chasseurs ou des pêcheurs». De fait, la spécificité inuit est présente à tous les détours de la réunion. Chaque séance s’est ouverte et achevée sur une prière. Sens de la collectivité oblige, tout le village, vieilles femmes comprises, est venu soutenir l’équipe de hockey locale contre les gens de Makivik. Des médailles ont été décernées «à ceux qui avaient risqué leur vie pour sauver la vie d’un autre», conformément aux valeurs traditionnelles. Et tout s’est terminé sur un festin de caribou, de morse faisandé et d’omble de l’Artique, congelés.
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