Déclinées en plusieurs versions rehaussées de couleurs acryliques, des gravures, aquatintes, lithographies, sérigraphies, pointes sèches; mais aussi des feutres sur papier et des acryliques sur papier et sur toile, en tout 76 pièces festives pour célébrer les noces de la poésie et de l’art graphique dans une libre interprétation des œuvres d’Ounsi el-Hajj — de «Lan» à «Khawatem» — qui n’en retient que l’exaltation de l’amour fou, universel principe qui lie non seulement l’amant et l’amante mais tous les éléments de la nature entre eux, faisant de chacun une image, une métaphore de chaque autre dans un échange infini de reflets et de revois. Le désordre amoureux est un nouvel ordre, un «autre visage de la genèse» et du monde dans un grand jeu de correspondances où «chaque amour est le commencement du ciel» et, par conséquent, «chaque fleur est le commencement de la poésie», puisque fleur et poésie sont des expressions, chacune dans son domaine, du pouvoir séminal de création, de conjonction et de communion de l’amour. C’est en ce sens qu’il faut entendre «commencement»: le premier verset de la Bible devienderait, dans cette lecture, «Au commencement, l’Amour créa le ciel et la terre». Le «dépôt» S’il les crée, il est leur souffle intérieur. La poésie, pour Ounsi el-Hajj, dans l’une de ses multiples acceptions, est l’émanation de ce souffle intérieur qui anime, du début à la fin, les êtres et les choses et leurs relations réciproques réversibles : dans la logique poétique, la femme est fleur et la fleur poésie et donc la poésie est fleur et la fleur femme, la poésie femme et la femme poésie. Chez Ounsi el-Hajj, cette vision de l’amour ne comporte aucune mièvrerie : «Je ramassais avec eux du bois mort pour incendier la forêt» — crime écologique de plus en plus fréquent hélas dans nos étés brûlants — mais «Mon aimée ne sait rassembler que les sources»— que ne vole-t-elle pas au secours des Tripolitains empoisonnés par leur eau polluée? — : les images, parce qu’elles sont poétiquement vraies et justes, semblent issues de l’actualité la plus immédiate de notre environnement malade, alors qu’elles surgissent, dans leur cosmique et amoureuse splendeur, des profondeurs de la conscience — ou de l’inconscient qui sait tout, comprend tout, unifie tout, le temps et l’espace, dans l’éclair d’intuition qu’est justement l’image poétique authentique. À cette puissante imagerie verbale, cette pensée elliptique concentrée au maximum, tel un capiteux distillat, Fayçal Sultan (né en 1946 à Tripoli) peut-il apporter des équivalents visuels alors que Ounsi el-Hajj lui-même semble douter de ses propres capacités : «Aide-moi afin que tous les poètes soient en moi, car le dépôt est plus grand que ma main?». Ce «dépôt» qui dépasse la capacité de saisie de la main pose une question de principe : une traduction graphique ou plastique de la poésie est-elle possible? Elle est, bien entendu, possible en ce sens premier que l’on peut tenter de visualiser certains termes — et Fayçal Sultan ne manque pas de le faire : corps nus, visages, masques, yeux, cœurs, lèvres, soleils, étoiles, croissants de lune, carreaux, oiseaux, anges, ailes, taureaux, plantes, fleurs, nuages. Le vocabulaire est là, mais les relations demeurent invisualisables : «Les vagues portent des messages au vent». Comment rendre cette double fluidité et surtout comment inverser dans le dessin la relation de causalité entre le vent et la vague comme le fait la parole poétique avec une déconcertante aisance? Pittore, traditore Fayçal Sultan s’est donc engagé, à ses risques et périls, dans une mission hasardeuse : il est obligé de recourir à l’éparpillement, la dissémination des motifs scripturaires et graphiques sur la page dans une scénographie d’interférence généralisée où ils se croisent, se superposent, se compénétrent comme s’ils étaient jetés, tels des dés — «Alea jacta est» —, sur le support, sauf qu’ici une volonté d’équilibre vient les mettre en place et en interaction. Toutefois, cette généralisation de la relation d’incertitude et du paradoxe de causalité réversible, cette fraternisation discrétionnaire de tout avec tout abolit toute possibilité d’écho visuel spécifique : on ne saurait, en aucun cas, déduire le vers ni l’univers poétique d’Ounsi el-Hajj de ces compositions prolixes à multiples entrées encadrées ou entrelardées de citations, parfois dans l’écriture du poète lui-même. Autant la structure de la page poétique écrite ou imprimée est sobre, autant, ici, la page graphique est proliférante, malgré le dessin simplifié, aéré, délibérément stéréotypé et inexpressif, comme s’il s’agissait de tracer des signes et des symboles plus que de forger des images. Or, le verbe poétique précis, incisif et pénétrant, parfois tranchant comme une lame de Ounsi el-Hajj est le contraire du stéréotypé et de l’impassible : d’où une contradiction essentielle entre les démarches du dessinateur et du poète, encore renforcée par les effets naïvistes d’une palette pastellisée. Mais le mérite de Fayçal Sultan est d’avoir osé s’aventurer sur un chemin impossible. Peut-être a-t-il été trop prudent : ne se fut-il pas porté plus loin (méta-phoré, en quelque sorte), je veux dire plus près des textes si, les ayant lus, il les avait oubliés avant de se mettre au travail, un travail qui eût été alors animé de l’intérieur par le souffle créateur de la poésie et non point par le souci d’en traduire le lexique et la lettre? Quand le poète écrit : «Je suis ta tête et tu es la couronne sur ma tête», couronner la tête de l’amant par le visage de l’aimée ne rend qu’une seule spire de cette spirale sémantique sans fin qui revient en boucle sur elle-même. Pittore, traditore. Trahison qui est inhérente à la nature même des deux activités: ce que peut dire la poésie, la peinture ne le peut pas, congénitalement. Ce que montre la peinture, la poésie ne le peut pas, congénitalement. Comme levant et ponant, elles ne se rencontrent jamais, sinon que par rayonnement de l’une sur l’autre. C’est pourquoi toute tentation d’illustrer la poésie, à moins de radicalement la recréer avec les moyens picturaux, mais alors ce n’est plus de l’illustration, ne peut qu’aboutir à l’échec, un échec toujours excitant, fructueux et lancinant, comme la tentative de toucher sa propre image à travers le miroir. (Galerie Janine Rubeiz)
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