Vingt ans après la révolution islamique, l’hebdomadaire satirique Golagha croque la classe politique mais, en Iran, il n’est toujours pas permis de se moquer du puissant clergé chiite ni de l’ayatollah Khomeyni. Mordant mais pas subversif, Golagha réussit le tour de force de dérider un peu la vie politique dans un pays où l’humour peut provoquer de sérieux ennuis. À l’occasion des dernières élections législatives, Golagha a caricaturé les députés sortants, copieusement enrichis, quittant l’Assemblée au volant de Mercedes tandis que les nouveaux élus arrivent à vélo. Certaines règles adoptées au nom de l’islam n’échappent pas à la satire. Le journal a illustré l’absurdité d’une nouvelle loi islamique séparant hommes et femmes dans les hôpitaux en montrant deux brancardiers moustachus obligés de revêtir des tchadors pour transporter une patiente. Dans chaque numéro, un petit serveur de thé hilare, en costume traditionnel, représente le peuple iranien gouailleur face aux intrigues de la nomenklatura. Accusé d’être une simple «soupape de sécurité» du régime par les sceptiques, Golagha se défend en mettant en avant sa popularité. «Qu’un numéro sorte en retard d’une seule journée et nous recevons des appels de la présidence mais aussi de simples épiciers de quartier», assure Kyoumars Saberi, le patron de l’hebdomadaire. De 20 000 exemplaires au début, la revue atteint désormais un tirage de 100 000 exemplaires. Florissante au début de la révolution, la caricature politique a été rapidement bannie par le régime islamique au début des années 80. Golagha n’a pu démarrer qu’à l’automne 1990, une période où le pays aspire à la détente après la mort de l’ayatollah Khomeyni et la fin de la guerre contre l’Irak. «Il nous a fallu convaincre que la caricature était une forme d’expression artistique, pas une volonté de ridiculiser le régime», raconte M. Saberi. Le patron de Golagha, qui fut conseiller culturel de deux présidents iraniens (Ali Rajaie et Ali Khamenei, aujourd’hui Guide politique et religieux du régime) et qui est proche de l’actuel président Mohammad Khatami, n’a lui-même rien d’un dissident. Dès le départ, deux limites sont fixées : pas de «sujets à caractère érotique» (en clair, pas de femme sans foulard), pas de caricatures de mollahs. En 1992, le caricaturiste d’un autre magazine iranien, Farad, qui avait marché sur la «ligne rouge» avec un dessin montrant un religieux pouvant ressembler à Khomeyni avait été condamné à un an de prison. Golagha doit donc faire preuve d’imagination pour faire rire de la vie politique sans caricaturer le Guide suprême, le président, le chef du pouvoir judiciaire, le président du Parlement ainsi que des ministres importants comme ceux des Renseignements et de l’Intérieur, tous des religieux. Faute de pouvoir croquer les membres du clergé, les ministres, les députés laïcs et les hauts fonctionnaires sont les victimes privilégiées de chaque numéro de Golagha. La satire peut également s’exercer sans limites à l’égard des États-Unis, le «grand satan» de l’idéologie officielle. La détente en matière de censure, qui a suivi l’élection du président modéré Mohammad Khatami en mai 1997, permet au journal d’être aujourd’hui un peu plus audacieux. Les caricatures sur les groupes intégristes qui harcèlent la presse libérale et les milieux modérés peuvent désormais voir le jour, ce qui était impensable auparavant.
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