«J’ai l’impression d’avoir raté le train de l’Histoire. C’est la malchance d’une naissance tardive». En 1989, Franziska Exeler avait 10 ans et vivait à Hambourg (RFA), «trop à l’Ouest» selon elle. Dans ses souvenirs, l’ouverture des frontières se résume à quelques images de foule diffusées par la télévision : les files de Trabant aux postes-frontières, les queues devant les banques ouest-allemandes et, avant cela, la cohue à l’ambassade de l’Allemagne de l’Ouest à Prague. «Le reste, je l’ai appris par les livres et les vidéos. Chez moi, on ne parlait pas beaucoup de politique. La chute du Mur n’a pas déclenché l’euphorie», confie-t-elle, une pointe de regret dans la voix. «C’est pour réparer ça et en savoir un peu plus sur la RDA que j’étudie à Berlin, côté communiste...», lance cette fille d’architecte pétillante, en première année d’histoire et de langues slaves à l’Université Humboldt. Dana Kussatz avait aussi 10 ans quand le Mur est tombé. Elle vivait à Berlin-Est. Ses parents l’ont réveillée à deux heures du matin, dans la nuit du 9 au 10 novembre. «Nous habitions à 400 mètres du premier passage ouvert vers l’Ouest, au bout de la rue Bornholmerstrasse. Mes parents voulaient absolument aller voir de l’autre côté mais, moi, je ne voulais pas sortir. Il faisait froid. Ils ne m’ont pas expliqué l’importance de ce qui se passait. Après, je leur en ai un peu voulu», raconte cette juriste en herbe. Pendant près d’une semaine, «il n’y avait presque personne à l’école», se souvient Dana. «Certains instituteurs montraient leur joie. D’autres n’osaient pas et évitaient d’évoquer les événements. Bien après, on a su qui informait ou pas la Stasi», la police secrète de RDA, souligne Dana. Ses yeux bleus brillent encore à l’évocation de l’hiver 1990, où elle a découvert les stations de sports d’hiver bavaroises, «dix fois mieux que dans les monts tchèques !». Et à l’Ouest, «on pouvait d’un coup tout acheter», se souvient-elle. Pour Markus Schrenker, qui vivait chez ses grands-parents près de Bayreuth, dans un village du sud de la RFA planté à 60 km de la frontière tchécoslovaque, la chute du Mur «n’a pas été extraordinaire». «En fait, ça nous a laissés froids. Mon grand-père, de toute façon, ne s’intéressait plus à grand-chose, c’était un vieux nazi», ajoute-t-il en faisant la moue. Son seul souvenir «croustillant», estime-t-il, c’est celui d’un «Allemand de l’Est fraîchement débarqué au village qui voulait savoir où était l’Aldi le plus proche !» – le supermarché discount le plus célèbre de la RFA. Markus est allé à l’Est pour la première fois en 1993. Il avait 14 ans. D’après lui, la chute du Mur a été «un malentendu» : «En fait, la décision du Comité central n’était pas d’ouvrir le Mur, mais juste de faciliter les voyages. C’est dément, non ?». Anne Heinshausen, elle, vivait en Suède. Fille de médecins expatriés après avoir fui Berlin-Est en 1973, elle a eu «la chance d’être en vacances à Hanovre au bon moment», dans le nord de la RFA. «Dès qu’on a appris la nouvelle à la télévision, on a foncé en voiture à l’Est jusqu’à Magdebourg, où vivait ma grand-mère maternelle. Ma mère ne l’avait pas vue depuis 1973. Elle a pleuré pendant tout le trajet. J’étais complètement déboussolée», raconte Anne. «De retour à l’école allemande de Stockholm, j’ai tout raconté aux autres. Ils ne savaient rien... C’était fou», ajoute-t-elle.
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