Le bombardement de Grozny jeudi a replongé la Russie à l’époque de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), lorsque les autorités russes faisaient fi des condamnations internationales. Depuis le début des frappes aériennes le 5 septembre dernier, puis de l’offensive terrestre le 1er octobre, Moscou avait pourtant réussi à limiter les réactions hostiles en Russie et à l’étranger. Le Premier ministre russe Vladimir Poutine, quasiment seul au pouvoir en raison de l’état de santé du président russe Boris Eltsine, s’est toujours efforcé de présenter le conflit comme «une opération antiterroriste», justifiée par les attentats qui ont fait 293 morts en Russie du 31 août au 16 septembre. Pour Moscou, l’équation est simple : la Tchétchénie est devenue une zone de non-droit où prolifèrent les bandes armées qui échappent au contrôle du pouvoir local. C’est dans ce chaos qu’ont prospéré les islamistes accusés des attentats. Il convient donc, pour éradiquer la menace terroriste, de rétablir l’État de droit dans la République caucasienne indépendantiste et d’exterminer les «bandits armés» là où ils se trouvent. L’opinion publique et la presse ont suivi. Les Occidentaux se sont contentés d’appeler à la «modération» et au «dialogue politique», alors que plus de 180 000 Tchétchènes ont fui pour échapper aux bombes et aux combats. Mais jeudi soir, quatre missiles sont tombés sur le centre de Grozny, notamment sur un marché, faisant des dizaines de morts. Selon la presse russe, ce sont bien des cibles «terroristes» qui étaient visées : un immeuble où étaient réunis les principaux chefs de guerre et le marché aux armes, qui n’est qu’une section du marché central où s’approvisionne la population. Mais, selon Grozny, les frappes ont fait 137 morts au sein de la population de la capitale tchétchène. Le bombardement a eu lieu à l’heure même où M. Poutine prenait l’avion pour Helsinki, où il devait participer vendredi à un sommet Russie-Union européenne (UE). Les conversations à Helsinki ont été «très dures», selon des sources européennes. «Nous n’acceptons pas une solution militaire au conflit tchétchène et nous avons demandé au Premier ministre russe d’entamer un dialogue», a indiqué le Premier ministre finlandais Paavo Lipponen au cours d’une conférence de presse à l’ambiance tendue. «Un règlement politique n’est pas envisageable avant l’anéantissement des bandes de bandits», a répondu M. Poutine – dont la popularité croît de jour en jour en Russie. Interrogé sur le bombardement de Grozny, il s’est retranché derrière des formules ambiguës. Après avoir nié tout bombardement sur des cibles civiles, il a parlé d’une «opération spéciale des forces russes» n’ayant «aucun lien avec les événements de Grozny». Le chancelier allemand Gerhard Schröder a condamné «le massacre» de Grozny et s’est dit «consterné par le grand nombre de personnes innocentes qui ont perdu la vie lors de l’attaque». Ce massacre souligne de nouveau la «nécessité urgente de mettre un terme sans délai au conflit avec des moyens pacifiques et de se tourner vers une solution politique acceptable», a-t-il dit. La presse et certaines télévisions russes, qui avaient jusqu’ici plus ou moins entretenu l’illusion d’une guerre «propre», commencent à changer de position, en rendant compte du bombardement de jeudi. «Prix de l’erreur : 140 morts», titrent les journaux tandis que la chaîne privée NTV avait diffusé la veille des images du marché de Grozny dévasté.
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