De l’Irak à la Tchétchénie et au Kosovo, la guerre aérienne s’impose comme l’arme favorite des grandes puissances, soucieuses avant tout de minimiser les pertes dans leurs rangs pour ne pas se mettre les opinions publiques à dos, estime l’IISS. La confrontation entre l’Otan et l’armée yougoslave dans la province serbe a confirmé que les pays occidentaux seront à l’avenir extrêmement réticents à faire sonner l’infanterie. Le «risque zéro» est désormais le nouveau credo des états-majors. La guerre à distance, dont les missiles de croisière Tomahawk, bombes «intelligentes» et autres avions sans pilote sont la meilleure illustration. «La puissance aérienne est de nos jours le meilleur moyen de remplir une mission sans mettre la vie des soldats en danger», explique Andrew Brookes, expert de l’Institut international d’études stratégiques. Dans son rapport annuel, l’institut relève ainsi que les drones, ces appareils commandés à distance pour le repérage des cibles et la collecte de renseignements en territoire ennemi, ont été utilisés au Kosovo «comme jamais auparavant dans une campagne militaire». Sur la papier, la stratégie édictée par l’Otan sous la pression des dirigeants politiques qui la composent – à commencer par les États-Unis entrés à reculons dans le conflit – a été couronnée de succès. Aucune mort au combat n’a été à déplorer en 78 jours d’hostilités dans le camp des alliés. Et seulement deux avions abattus en 10 000 missions de largage de bombes. L’alliance a toutefois dû en payer le prix : celui de l’approximation, juge l’IISS. Pour échapper à la défense antiaérienne yougoslave, les chasseurs de l’Otan ont le plus souvent opéré à plus de 5 000 mètres d’altitude. Avec une efficacité contestée et une série de bavures qui avaient fragilisé le soutien du public. L’approbation de l’opinion est aussi la raison pour laquelle la Russie, hantée par le souvenir de la débâcle afghane, a choisi l’option aérienne en Tchétchénie où elle mène une deuxième guerre qui ne dit pas son nom. Avec des dégâts «collatéraux» là encore non négligeables : selon les autorités tchétchènes, les bombardements ont tué plusieurs centaines de civils. Dans une récente interview au quotidien français Libération, le chef de guerre tchétchène Chamil Bassaïev mettait cette stratégie sur le compte de «la trouille» du Kremlin d’avoir à répondre d’une hécatombe dans les rangs de son armée. La pusillanimité de Moscou a une autre raison, estime l’IISS : «le manque de soldats professionnels bien entraînés», car beaucoup sont utilisés dans des missions de maintien de la paix à l’étranger. La primauté donnée aux frappes aériennes devrait amener au siècle prochain à une redéfinition du rôle des forces terrestres des grandes puissances. «Vont-elles devenir de plus en plus des sortes de troupes de gendarmerie, chargées du maintien de la paix, auxiliaires des organisations huma-nitaires ?», demande Andrew Brookes. Le recours aux troupes au sol peut malgré tout s’avérer encore payant, au moins sur le terrain diplomatique, ainsi que l’ont montré les affrontements de mai et juin derniers au nord du Cachemire entre l’Inde et les combattants islamistes soutenus par Islamabad. «Le conflit aurait pu être arrêté plus tôt si les chasseurs indiens avaient été autorisés à attaquer les bases arrières» de la guérilla, juge l’IISS. Mais New Delhi en a décidé autrement car il redoutait qu’une offensive aérienne ne le fasse passer comme l’agresseur aux yeux de la communauté internationale. Au final, le pari a réussi : l’Inde a perdu au moins 450 soldats d’élite, selon l’IISS, mais c’est le Pakistan qui a cédé sous la pression américaine.
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