Le bruit des perceuses des secouristes qui forent les ruines à la recherche de cadavres recouvre presque celui des sirènes d’ambulance et la plainte du muezzin qui appelle à la prière pour de nouvelles funérailles dans le quartier stambouliote d’Avcilar. Plus loin dans la métropole, le bruit des vagues qui lèchent le rivage du Bosphore accompagne le cliquetis des verres et le murmure des conversations à la terrasse d’un restaurant. Istanbul est divisé en deux mondes différents depuis le séisme qui a ravagé tout un quartier de sa partie européenne le 17 août, y faisant un millier de morts et plus de 3 000 blessés. Avcilar, situé sur la faille sismique active, offre un spectacle de désolation : de nombreuses maisons se sont effondrées en un tas de ruines, de débris et de poussière. Des douzaines d’autres sont si penchées qu’elles menacent de s’écrouler, et des centaines d’immeubles sont inhabitables. Plus loin, le long du Bosphore, pas une brique n’a bougé et la vie continue comme avant. «Le séisme n’a absolument rien changé», explique le maître d’hôtel d’un restaurant couru de Bebek, quartier huppé sur la rive européenne du Bosphore, à 40 kilomètres d’Avcilar. «Nous sommes pleins tous les soirs». «Nous avons retiré 29 corps de cette maison et nous pensons qu’il y en a encore d’autres», souligne un secouriste en montrant l’un des amas de ruines dans une rue d’Avcilar où les opérations de secours continuent frénétiquement. La scène se répète dans tout le quartier, où des soldats armés gardent les immeubles gravement endommagés et où les secouristes n’ont pas encore pu se rendre par manque d’équipement et de personnel. Des employés municipaux arrosent de désinfectant un champ où des corps avaient été entreposés pour identification. Dans la vieille ville historique d’Istanbul, sur la Corne d’Or, à mi-chemin entre Avcilar et Bebek, les touristes déambulent imperturbablement sous des arbres en fleur, en route pour Sainte-Sophie et la Mosquée bleue, toutes deux intactes. «J’ai été très surpris de voir des gens manger dans les restaurants et d’entendre de la musique dans les magasins», explique Majed el-Masri, un touriste d’Abou Dhabi. A Mecidiyekoy, quartier commercial animé à environ 35 kilomètres à l’est d’Avcilar, les magasins d’informatique et les agences de voyages sont en pleine activité. Des salariés font la queue aux arrêts de bus. «Ils auraient dû garder la tête couverte et prier plus», déclare l’un d’eux en commentant le sort de ses infortunés concitoyens, soulevant l’indignation des gens à côté. «Bien sûr, je sympathise avec les victimes, mais j’ai un travail et deux enfants et je ne peux pas tout laisser tomber pour aller là-bas», dit une femme qui refuse de donner son nom. Les victimes du séisme à Avcilar sont d’accord. «La vie continue», dit Halim Atli, 35 ans, qui campe sur l’herbe à côté d’une route d’Avcilar avec sa femme et ses deux enfants depuis que le séisme a endommagé leur appartement. «Chacun a sa vie, dit-il. Nous ne nous plaignons pas de la chance des autres. Nous sommes heureux d’être en vie».
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