Un influent responsable serbe a, pour la première fois, réfuté ouvertement les affirmations du président Slobodan Milosevic et fait sensation en admettant que la Serbie avait perdu définitivement le Kosovo. «Il est clair que l’accord de paix a privé la Serbie du Kosovo, son berceau historique», a déclaré Ratko Markovic, vice-Premier ministre serbe, dans une interview à la revue Jurist, éditée à Pittsburg (États-Unis), dont un quotidien serbe a reproduit samedi des extraits. «Nous avons signé une amputation du Kosovo pour sauver notre État et notre peuple», a-t-il dit, selon Vecernje Novosti, estimant que la province deviendra inévitablement un «État dans l’État». Membre de la direction du Parti socialiste (SPS, au pouvoir), M. Markovic, 54 ans, est un des grands spécialistes yougoslaves en droit constitutionnel. Professeur à l’université de Belgrade, il est l’un des pères de la Constitution serbe, qui avait supprimé en 1990 l’autonomie du Kosovo, et de la Constitution de la République fédérale de Yougoslavie (RFY - Serbie et Monénégro) de 1992. M. Markovic avait été le chef de l’équipe de négociateurs de Belgrade qui avait tenté sans succès d’amorcer un dialogue avec les Albanais du Kosovo. Il avait ensuite fait partie de la délégation yougoslave lors des pourparlers de Rambouillet (France) en février. Ses propos vont à l’encontre de la thèse officielle, sans que l’on sache encore s’il s’agit d’un acte de contestation délibéré ou d’une prise de position inspirée par les hautes sphères du pouvoir. «Nous n’avons pas donné le Kosovo», avait assuré le président Milosevic, le 10 juin, dans une adresse à la nation annonçant la fin des bombardements de l’Otan. Mercredi encore, dans un mémorandum remis aux Nations unies, le gouvernement yougoslave a fait valoir que le Conseil de sécurité avait «confirmé sans ambiguïté la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RFY». Le Kosovo reste «partie intégrante du système constitutionnel, juridique, financier, monétaire, douanier et fiscal de la RFY», a-t-il affirmé. M. Markovic s’inscrit en faux contre ces affirmations. Belgrade, explique-t-il, a accepté «contre sa volonté et sous la pression» le plan de paix et le déploiement au Kosovo d’une force internatioale dirigée par l’Otan. Il compare la démarche des autorités de Belgrade à celle d’«un homme blessé, qui accepte d’être amputé d’un bras ou d’une jambe afin de sauver sa vie». «Il est tout à fait clair que l’accord (de paix) confère un mandat transitoire à l’Onu (...) Formellement, le Kosovo devient un corps séparé dans le cadre du territoire de la Serbie, mais en fait il sera un État séparé. Il sera privé des attributs extérieurs d’un État, mais cela n’a aucune signification», poursuit M. Markovic. «On maintiendra ainsi une intégrité fictive de la Serbie. On ne l’a pas fait dans l’intérêt de la Serbie, mais pour dissuader d’autres minorités de suivre l’exemple dangereux du Kosovo et de déclencher des guerres séparatistes», selon le dirigeant serbe. «Sous l’égide de l’Onu, l’Otan a pratiquement créé un État au Kosovo, où il sera souverain aussi longtemps que se maintiendra l’actuel rapport des forces dans le monde», estime-t-il. En clair, ajoute-t-il, «le Kosovo est une création fantoche de l’Otan, sans la moindre souveraineté de la Serbie ni de la RFY» sur ce territoire. L’objectif poursuivi par l’Otan consiste, selon M. Markovic, à «opérer un nettoyage ethnique contre la population non-albanaise». «Une fois que le Kosovo sera encore plus nettoyé ethniquement que l’Albanie elle-même, l’Otan pourra aisément et logiquement faire le pas suivant: proclamer l’union de ces deux États albanais. Il sera alors souverain dans un État unique et non deux», prédit M. Markovic.
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