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Actualités - Chronologie

Bosser jusqu'à la mort Les forçats volontaristes

Aux États-Unis, on les appelle «workaholics» littéralement «alcooliques du travail». Les humoristes francophones parleraient de «boulotmaniaques». Ces diverses appellations tentent de désigner une manie qui n’a pas encore trouvé son étiquette scientifique. Le terme «manie» est d’ailleurs impropre, car il s’agit effectivement d’un phénomène qui s’amplifie au cours des ans et n’épargne aucun des continents. Ses principales victimes sont des hommes, sans épargner pour autant les femmes d’affaires ou de carrière. Cadres, fonctionnaires, artistes, scientifiques ou commerçants, ils s’enivrent de travail, ne pensent qu’au travail, ne vivent que pour travailler. Privés de cette drogue, soit ils s’effondrent par manque, soit ils se transforment en calamité pour leurs proches ne trouvant rien, absolument rien, capable de remplacer le poison qui les fait carburer, souvent jusqu’à l’effondrement. «Mon travail c’est ma vie», prétendent-ils et le malheur c’est que ceci est en très grande partie vrai. Hors de leur boulot, rien ne réussit à tempérer l’angoisse ou l’ennui qui les habite. Ou alors la peur de se voir dépassés et anéantis par les réalités d’un marché très peu charitable. Pour les psychiatres spécialisés en pathologies d’entreprises, si ce phénomène touche en majorité les hommes, il n’épargne pas une certaine catégorie de femmes. Il traduit en effet la quête d’un statut et d’une promotion. Pour ces spéciaslistes, il s’agit là d’un très ancien héritage gravé dans le programme génétique. Du moins en ce qui concerne les hommes. Ça remonte, semble-t-il, aux temps préhistoriques où un mâle dominant se trouvait à la tête du troupeau humain. Les bosseurs invétérés ne sont que leurs très lointains descendants. Réussir à dominer dans une profession, un métier, une activité qu’on maîtrise bien est plus facile qu’exceller dans des domaines où on n’a pas les mêmes atouts. On écarte donc le reste et on exploite «à la mort» le capital qu’on possède. En démontrant ainsi leur compétence dans leur branche, ils se sentent les détenteurs du contrôle. Le «mâle dominant» c’est eux! Dans la vie sociale et familiale, les imprévus, les contrariétés, les contestations les déroutent. Les réactions d’autrui les déconcertent, les insécurisent, sèment le doute en eux quant à leur pouvoir de dominer. Ils préfèrent donc inconsciemment éviter semblables circonstances. « L’anxiété moteur » Mais il y a aussi d’autres causes à ce surinvestissement très proche de l’esclavage. L’anxiété, tapie au fond d’eux, les pousse à la combattre pour déjouer son étau. S’absorber jusqu’à l’anéantissement dans la tâche leur évite le «face-à-face» avec elle. Le bon côté de l’aventure c’est que le travail prend la place du plus efficace des médicaments. Le surdosage nuit à leur vie affective et familiale mais il calme l’angoisse en ne laissant ni place, ni temps pour les «tête-à-tête» avec soi-même. Et les femmes alors? Aucune d’entre elles n’a jamais été «femelle dominante» aux temps d’avant le déluge. Quel lointain atavisme alors détermine la course éperdue de toutes les dames «exécutives»? Les sociologues prétendent que dans la société actuelle, les différenciations psychologiques entre femmes et hommes se sont réduites très nettement. Certaines femmes se sentent plus à l’aise et plus comblées en milieu masculin, en accomplissant des tâches interdites auparavant aux femmes. Par goût mais aussi par défi, elles surinvestissent en faveur de cette tâche qui les comble, même si elle les épuise. De nos jours, il y a une dévaluation incontestable des tâches ménagères. Lorsqu’on peut les confier à des subalternes dont on paie les services, on a tout le temps pour «bosser» et rattraper les hommes. Cela reste certes l’exception, car la grande majorité de ces «alpinistes» de la profession assument des doubles journées de travail : dehors et dedans, carrière et famille, bureau et foyer. Quand le foyer chasse... Parfois le fait de s’abrutir de travail permet de retarder ou de réduire au maximum le temps passé chez soi. Valable surtout pour les hommes, cet argument fait penser aux temps lointains où les mâles chassaient en bandes et passaient un minimum de temps auprès des femmes et des enfants. Les spécialistes décèlent ainsi de très anciennes réminiscences de ce fait dans les discussions prolongées tard dans la nuit, lors des réunions professionnelles, les virées entre collègues, les verres pris entre copains mais aussi l’acharnement et les heures supplémentaires, rémunérées ou pas, qui complètent le profil des «maniacotravailleurs». Il ne faut pas cependant nier que les temps actuels sont difficiles. Auparavant, les gens s’investissaient à fond pour voir récompenser leurs efforts et ceci de diverses manières : promotion, profits matériels, considération accrue. Aujourd’hui, où on est si vite dépassé, on travaille souvent jusqu’à l’épuisement pour survivre, garder sa place, se sentir à la hauteur, ne pas être évincé, dépassé, marginalisé. Le climat général de compétition est tel que huit fois sur dix le surinvestissement qui frôle l’état pathologique est imposé par les circonstances. Il ne s’agit plus donc d’appel inconscient remontant aux pithécanthropes, mais d’une dure loi de concurrence imposant une tentative acharnée de survie professionnelle et sociale. Loin d’être une maladie individuelle, le dopage «au boulot» trahit un mal de société dont l’échelle des valeurs est gravement déficiente.
Aux États-Unis, on les appelle «workaholics» littéralement «alcooliques du travail». Les humoristes francophones parleraient de «boulotmaniaques». Ces diverses appellations tentent de désigner une manie qui n’a pas encore trouvé son étiquette scientifique. Le terme «manie» est d’ailleurs impropre, car il s’agit effectivement d’un phénomène qui s’amplifie au cours des ans et n’épargne aucun des continents. Ses principales victimes sont des hommes, sans épargner pour autant les femmes d’affaires ou de carrière. Cadres, fonctionnaires, artistes, scientifiques ou commerçants, ils s’enivrent de travail, ne pensent qu’au travail, ne vivent que pour travailler. Privés de cette drogue, soit ils s’effondrent par manque, soit ils se transforment en calamité pour leurs proches ne trouvant rien, absolument...