Le 24 mars au soir, les derniers incrédules se rendent à l’évidence : l’Otan ne plaisante pas et d’effrayantes explosions secouent Belgrade, bombardé pour la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale. Belgrade proclame «l’état de guerre». Colère, bravade, désespoir se succéderont au fil des semaines, à mesure que s’intensifieront les frappes aériennes, meurtrières et dévastatrices. Sous le choc, écumant de colère, des Belgradois brisent, dès la nuit du 24 au 25, les vitres de plusieurs ambassades et des centres culturels français, britannique, allemand et américain. Conditionnés par la propagande officielle qui vilipende les pays «agresseurs et criminels de l’Otan», des jeunes démolissent ces mêmes centres culturels, puis s’attaquent aux restaurants américains McDonald’s. Des slogans insultants sont badigeonnés sur les façades, parfois à hauteur du premier étage, comme à l’ambassade des États-Unis. Après quelques jours de désorganisation, la vie s’adapte tant bien que mal à la situation. L’«ennemi invisible» a favorisé une union sacrée des Serbes, qui oublient leurs querelles intestines. Des milliers de Belgradois bravent les alertes aériennes pour assister chaque jour à midi à des concerts organisés dans le centre-ville par le pouvoir du président Slobodan Milosevic pour protester contre l’Otan. Les jeunes se trémoussent, les écoles sont fermées, le printemps est doux, les groupes rock sont excellents. Les cafés rouvrent. Les exploits prêtés à la DCA yougoslave, annoncés d’heure en heure par la télévision, sont une source d’inspiration. Les blagues sur le chasseur furtif américain F-117, réputé invisible et néanmoins abattu, ne se comptent plus. Les rares médias indépendants ayant survécu à une nouvelle loi sur l’information très restrictive rentrent dans le rang. Rien ne les distingue plus de la presse progouvernementale et la population vit dans l’ignorance quasi totale de l’exode massif des Albanais du Kosovo. Les partis d’opposition suivent le mouvement. «L’opposition ne doit pas exister dans un pays attaqué», affirment ses chefs, à l’exception de Zoran Djindjic, du Parti démocratique (DS), et de son partenaire de la Coalition pour des changements, Vuk Obradovic (Parti social-démocrate). Des informations parviennent tout de même grâce au téléphone et à l’Internet, seules fenêtres sur le monde. Le Monténégro, où la presse a conservé une certaine liberté, reste aussi une source d’information. Au fil des semaines, les Belgradois perdront leur pugnacité et leur sommeil. Ils seront de plus en plus souvent réveillés par des détonations. Les frappes contre des installations qui les privent en même temps d’électricité et d’eau renforcent leur colère, même s’ils n’ont jamais autant «festoyé», car la viande dans les congélateurs souffre et l’on se dépêche de la consommer. Ils retrouvent le vieux «réflexe des files d’attente». Peu importe la nature de l’arrivage. On achète pour ne pas dégarnir les stocks. Les fumeurs sont particulièrement frustrés par la pénurie de cigarettes. Les déplacements en ville sans voiture relèvent de l’exploit. Les transports en commun ne fonctionnent qu’aux heures de pointe, faute de carburant. Et il faut deux fois plus de temps pour gagner une ville de province en suivant les détours imposés par la destruction des routes et des ponts. Les images des destructions et des victimes des «erreurs de tir» de l’Otan sèment la terreur. La grogne monte. Sous-jacente à Belgrade, elle tourne à la révolte dans plusieurs villes où des parents exigent le retour immédiat de leurs fils mobilisés.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le 24 mars au soir, les derniers incrédules se rendent à l’évidence : l’Otan ne plaisante pas et d’effrayantes explosions secouent Belgrade, bombardé pour la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale. Belgrade proclame «l’état de guerre». Colère, bravade, désespoir se succéderont au fil des semaines, à mesure que s’intensifieront les frappes aériennes, meurtrières et dévastatrices. Sous le choc, écumant de colère, des Belgradois brisent, dès la nuit du 24 au 25, les vitres de plusieurs ambassades et des centres culturels français, britannique, allemand et américain. Conditionnés par la propagande officielle qui vilipende les pays «agresseurs et criminels de l’Otan», des jeunes démolissent ces mêmes centres culturels, puis s’attaquent aux restaurants américains McDonald’s. Des slogans...