Amours interdites au cœur de la Maison-Blanche, militaires jugés pour adultère, dénonciations en tout genre pour harcèlement sexuel, l’Amérique puritaine s’est offusquée et passionnée en 1998 pour les affaires de mœurs, jusqu’au sommet de l’échelle politique. Toute l’année, le pays a vécu au rythme du scandale éclaboussant Bill Clinton pour ses étreintes hâtives avec Monica Lewinsky, 25 ans, au cœur de la Maison-Blanche. Mais plusieurs autres élus ont également dû admettre des frasques extraconjugales : un officier a été jugé par une cour martiale pour harcèlement sexuel, et les neuf sages de la Cour suprême ont tranché pour renforcer la lutte contre le harcèlement sexuel dans les entreprises, dans un pays qui a vu ce genre de plaintes quasi tripler depuis 1990. Embarrassés mais curieux, les Américains ont absorbé jour après jour dans l’affaire Lewinsky leur flot de révélations, détails scabreux, précisions quasi pornographiques : jamais la vie sexuelle d’un président n’avait ainsi été disséquée publiquement, et nul n’ignore plus aujourd’hui les préférences sexuelles de l’homme le plus puissant du monde. Talks shows télévisés, presse quotidienne et magazines en ont fait leur choux gras, ouvrant des forums de discussions inimaginables quelques mois plus tôt. La fellation est devenue sujet doctement discuté par les experts – est-elle ou non une relation sexuelle? – et une plaisanterie incontournable dans nombre de dîners en ville et émissions d’humoristes. L’enquête sur la vie sexuelle du président a appelé d’autres indiscrétions: le président de la commission judiciaire de la Chambre des Représentants, Henry Hyde, chargé de l’enquête en destitution contre Bill Clinton, a dû admettre une liaison vieille de plus de 30 ans avec une jeune mère de famille. Le speaker de la Chambre, Bob Livingstone, a dû démissionner de son poste pour les mêmes raisons. Un autre représentant, Dan Burton, a avoué l’existence d’un fils illégitime né dans les années 1970, le gouverneur du Colorado Roy Romer a concédé «une relation affectueuse» avec une ancienne assistante, et une représentante s’est même crue obligée d’avouer une liaison alors qu’elle n’était pas mariée. L’armée et… les morts L’armée n’a pas été en reste, qui a officiellement réaffirmé que l’adultère est une «conduite inacceptable», et traduit en cour martiale pendant trois mois le sergent-major Gene McKinney, accusé par six femmes subalternes de harcèlement sexuel et finalement acquitté. Elle a aussi accusé un lieutenant-général à la retraite, David Hale, de harcèlement sexuel, envisageant même de le traduire à son tour en cour martiale. Et cette traque impitoyable n’a même pas épargné les morts : 172 ans après sa mort, les Américains ont ainsi appris, tests d’ADN à l’appui, que l’ancien président Thomas Jefferson (1743-1826) avait bien eu au moins un enfant de son esclave noire Sally Hemings. Cet acharnement, estime Ken Kusterer, sociologue de l’American University à Washington, est la conséquence de la conjugaison de deux facteurs : le mouvement féministe et le renforcement de la droite conservatrice. Mais selon lui, il pourrait bien provoquer un «retour de balancier» dans les prochaines années. «Nous ne verrons pas plus d’affaires de ce genre, mais moins» prédit-il. L’opinion publique, ajoute-t-il, a été «dégoûtée du temps consacré à tout ça». Si l’affaire Lewinsky restera pour lui «l’emblème de la présidence Clinton et des années 90», ses excès pourraient finalement avoir un impact positif. Selon un récent sondage de l’institut de recherches Pew, 72% des parents d’adolescents s’y sont adaptés pour parler de sexualité en famille. Chez les 8-10 ans, 33% l’ont fait. Et selon M. Kusterer, les États-Unis pourraient bien dans les prochaines années retourner vers «la sexualité plus permissive des années 60», quand tout cela «se serait passé sans qu’on le remarque».
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