Léna s’est assise à l’écart, au bout du couloir, avec un trait de salive à la commissure des lèvres et deux jambes squelettiques émergeant de sa robe noire. Cette femme de trente ans, qui souffre de déficience mentale et d’une grave paralysie cérébrale, fait partie des 350 patients du Centre pour les patients psychiatriques et neurologiques de Semipalatinsk. Parmi eux, beaucoup de victimes des 460 essais nucléaires menés en quarante ans, jusqu’en 1989, dans cette région du nord-est du Kazakhstan. Non loin, d’autres patientes montrent des sourires édentés, ou essaient, en larmes, de raconter leur histoire. Deux autres femmes sont enfermées dans une cellule en bois. Une infirmière explique qu’elles sont sujettes à des crises d’épilepsie, et sont dangereuses pour les autres malades. Les pensionnaires du centre vivent à cinq dans des chambres prévues pour deux personnes, indique Chaïza Rysbekova, la directrice du centre. Quatre-vingt-quinze pour cent des patients, dit-elle, sont ici en conséquence directe des explosions nucléaires de surface et atmosphériques menées dans le polygone d’essais de 18500 kilomètres carrés situé à 150 kilomètres de Semipalatinsk. Les autorités soviétiques ne faisaient rien ou presque pour éviter à la population les radiations, demandant juste régulièrement aux habitants de sortir dans la rue avant les explosions, au cas où les immeubles s’effondreraient sous l’effet des ondes de choc. Ce n’est qu’en 1989 que l’on révéla les dangers des radiations nucléaires. Bien que les experts occidentaux soient sceptiques quant à la gravité des effets des radiations sur la santé publique, il ne fait aucun doute que les essais nucléaires ont causé et causent encore des problèmes. Le Dr Armin Weinberg, directeur d’un centre de recherche sur le cancer à Houston (Texas), a pris part la semaine dernière à une mission dans la région de 30 experts des Nations Unies qui devait évaluer les besoins de la population. Il est difficile de déterminer combien de personnes ont été touchées par les essais, puisque le nombre de militaires présents dans la zone était gardé secret. Mais on sait que les retombées radioactives ont atteint une zone de 304000 kilomètres carrés, où vivaient 1,6 million de personnes. Et beaucoup des médecins locaux relatent des cas de maladies ou de malformations inhabituelles et inexplicables chez leurs patients. Dans les années 1980, Alia Begalina, qui est désormais à la tête des services d’aide médicale de Semipalatinsk, travaillait comme jeune médecin dans un village à environ 40 kilomètres du polygone. «J’ai été surprise de voir tant d’enfants touchés par des lésions diverses, des hémorragies et de l’hémophilie», dit-elle, ajoutant que son propre fils a eu prématurément des cheveux blancs, et a perdu des dents. Quant aux enfants, 488 sur 1000 ayant vu le jour au centre néo-natal sont nés malades. 20% souffrent de déficiences neurologiques, 6% ont des problèmes pulmonaires, et 5% souffrent de défections, dit encore le médecin. Bien que le gouvernement kazakh ait pris des dispositions en ce sens, l’aide financière ne parvient pas assez vite à la région, commentent pour leur part des responsables du système de santé. «Nous n’avons pratiquement rien reçu», dit Askar Makachev, le chef-adjoint des services de santé de Semipalatinsk. Bien que certaines solutions soient chères, comme la mise à niveau d’un équipement médical vieux de trente ans, Armin Weinberg estime que d’autres, comme des programmes de dépistage des cancers et une meilleure information du public, sont relativement bon marché. «Une grande partie des habitants, dit-il encore, ne savent toujours pas grand chose des essais nucléaires ni des risques auxquels ils ont été exposés». (AFP)
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Léna s’est assise à l’écart, au bout du couloir, avec un trait de salive à la commissure des lèvres et deux jambes squelettiques émergeant de sa robe noire. Cette femme de trente ans, qui souffre de déficience mentale et d’une grave paralysie cérébrale, fait partie des 350 patients du Centre pour les patients psychiatriques et neurologiques de Semipalatinsk. Parmi eux, beaucoup de victimes des 460 essais nucléaires menés en quarante ans, jusqu’en 1989, dans cette région du nord-est du Kazakhstan. Non loin, d’autres patientes montrent des sourires édentés, ou essaient, en larmes, de raconter leur histoire. Deux autres femmes sont enfermées dans une cellule en bois. Une infirmière explique qu’elles sont sujettes à des crises d’épilepsie, et sont dangereuses pour les autres malades. Les pensionnaires du...