DANS les galeries feutrées de Sotheby’s à Londres, les badauds sont venus voir un superbe musée éphémère. Dès aujourd’hui, il sera dispersé chez des collectionneurs désormais très regardants sur les prix après la folie spéculative des années 80. Un rarissime «Bassin aux nymphéas» de Monet côtoie des «Danseuses» de Degas, des «Baigneuses» de Cézanne, et un des chefs-d’œuvre de Modigliani. A en croire la maison d’enchères américaine, ce sera l’une des plus importantes ventes d’Impressionnistes et d’art moderne de la décennie à Londres. Et pourtant, estimés au total entre 46 à 62 millions de dollars, les 34 tableaux d’exception réunis n’atteignent même pas à eux tous la somme faramineuse, 82,5 millions, acquittée par un Japonais en 1990 pour le portrait du «Docteur Gachet» de Vincent Van Gogh. Le prix le plus élevé jamais payé pour un tableau. «C’était le sommet» de la vague spéculative, se souvient Peter Hook, directeur du département impressionniste de Sotheby’s. Insatiables, les acheteurs japonais pensaient avoir trouvé le placement rêvé pour décupler la valeur de leur argent et faisaient monter les prix à des niveaux inégalés. Soixante-dix-huit millions de dollars pour le «Moulin de la Galette» de Renoir. Cinquante-quatre millions pour les «Iris» de Van Gogh en 1987, 40 millions de dollars la même année pour un exemplaire des «Tournesols» du peintre néerlandais, dont l’authenticité n’a jamais cessé d’être discutée depuis. Des déceptions Dix ans plus tard, le marché se remet difficilement de la descente aux enfers qui a suivi les années d’euphorie. Des Renoir, des Monet, des Pissaro restent invendus. Et très souvent, les tableaux atteignent difficilement les estimations pourtant de plus en plus raisonnables des maisons d’enchères. Proposé à 15 millions de dollars, une «Jeune fille au bouquet de tulipes» de Renoir n’a pas trouvé preneur à New York au printemps dernier chez Christie’s, l’autre grande maison d’enchères convoitée par le Français François Pinault qui a lancé une OPA amicale sur cette institution britannique. A Londres mercredi dernier, seulement la moitié de la quarantaine de toiles impressionnistes mises en vente par Christie’s ont trouvé acheteur. Et la maison d’enchères n’a récolté que 19 millions de dollars à l’occasion de cette première grande vente d’impressionnistes à Londres, où se côtoyaient Monet, Pissaro, Van Gogh, Renoir et Degas. Elle ne s’était pas risquée à des estimations globales initiales. «Nous avons eu des succès mais aussi quelques déceptions. Le marché est devenu une bête curieuse», reconnaît Jussi Pylkkanen, responsable des Impressionnistes chez Christie’s. Déserté par les Japonais, victimes de la langueur persistante de leur économie, de moins en moins soutenu par les musées, victimes des restrictions budgétaires, le marché repose désormais exclusivement sur les collectionneurs privés, américains et européens pour la plupart. La crise asiatique éloigne les magnats de Hong-Kong ou Singapour et les Moyens-Orientaux restent marginaux. «Le bon côté des choses, c’est que les collectionneurs d’aujourd’hui sont très connaisseurs», note Peter Hook. Ils aiment la peinture et ne stockent pas leurs toiles dans des coffres-forts en attendant que les prix montent. Mais le mauvais côté, c’est qu’ils sont aussi beaucoup plus connaisseurs et regardants sur les prix. La «jeune fille au bouquet de tulipes» de Renoir ne s’est pas vendu parce qu’il était trop cher, estime ainsi un expert. Un Monet de seconde zone ne dépassera pas aujourd’hui 400.000 dollars alors qu’il franchissait facilement la barre du million il y a dix ans. Sans trop oser le dire, Sotheby’s espère néanmoins que son Monet va battre le record de tous les tableaux du peintre vendus depuis 1990 en approchant la barre des 10 millions de dollars. «Il nous suffirait de deux collectioneurs vraiment déterminés à l’emporter», rêve un de ses responsables. (AFP)
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