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Actualités - Analyse

Des élections libres, mais non démocratiques

Les dernières élections municipales constituent un excellent instrument de travail pour définir avec plus ou moins de précision les contours du paysage politique de la troisième République . Et c’est la première fois depuis trois décennies que sociologues et politologues disposent d’une matière aussi riche leur permettant de mieux comprendre les tendances de l’opinion publique, ses aspirations et ses égarements. Armés des conclusions établies par les chercheurs, les hommes politiques pourront alors modifier, améliorer ou corriger les aberrations du système. Tant qu’on n’a pas étudié avec précision les résultats de chaque urne dans chaque ville, village et quartier, il est trop tôt pour formuler des certitudes. Mais au stade actuel de ce processus, on peut déjà avancer des remarques ou exprimer des constatations. Une chose paraît évidente: le régime issu des accords de Taëf, contesté pendant toutes ces années, sort renforcé de cette consultation. Un taux de participation de 60% (un des plus élevés depuis l’indépendance), un engagement de toutes les forces politiques du pays dans les élections, un scrutin relativement libre, intègre dans une large mesure, et plutôt transparent, lui ont conféré une certaine légitimité qui lui faisait défaut. L’intérêt porté à ce scrutin par les électeurs chrétiens qui avaient boudé les législatives de 1992 et, dans une moindre mesure, celles de 1996, a beaucoup contribué à assainir un climat politique chargé de méfiance et alourdi par des malentendus, bien que de grands problèmes nationaux demeurent encore sans solution. Si cette consultation est sans doute une des principales réalisations du régime, elle n’est pas sans taches pour autant. Des élections libres, c’est vrai, mais pas nécessairement démocratiques. La volonté des électeurs n’a pas toujours été respectée à cause d’un système électoral désuet et d’une loi inadaptée aux exigences d’une réalité communautaire, déplorable, mais réelle. L’organisation des élections en quatre étapes successives étalées sur un mois constitue la plus grave atteinte à la volonté des électeurs. Toutes les raisons invoquées par les autorités ne peuvent justifier cette aberration unique au monde, qu’il s’agisse d’effectifs militaires insuffisants, de moyens administratifs modestes, de la lenteur du dépouillement… Un scrutin en quatre étapes fausse en effet les règles les plus élémentaires de la démocratie, notamment au niveau des alliances électorales. Celles-ci ne sont plus conclues conformément à un programme politique, mais sur base de vulgaires calculs de boutiquier et dans le mépris le plus total des convictions et des aspirations des assises populaires.C’est donc à la lumière des résultats des élections de la première étape que les alliances de la deuxième phase se sont forgées. Et ainsi de suite. L’exemple du Hezbollah est le plus frappant: dans la banlieue- sud, le parti islamiste a livré, le 24 mai, une féroce bataille contre le mouvement «Amal» et le chef du gouvernement, M. Rafic Hariri. Deux semaines plus tard, à Beyrouth, le Hezbollah s’est allié à ses ennemis de la veille au nom du pragmatisme . La base du parti n’a évidemment pas été consultée et la direction n’a même pas daigné lui expliquer ce revirement. Les partisans du Hezbollah ont été conduits comme des moutons vers les bureaux de vote, au nom du «devoir religieux» (Taklif Charii). La Jamaa islamiya aussi ne s’est pas gênée. Adoptant une position de neutralité à Tripoli où les amis du président Hariri et M. Omar Karamé se livraient un duel sans merci, à Saïda, les intégristes sunnites se sont alliés au chef du gouvernement. Les «Forces libanaises» à Beyrouth étaient dans la même tranchée que le pouvoir qui a jeté en prison leur chef Samir Geagea. Des schémas similaires sont apparus un peu partout dans le pays. Si les élections avaient eu lieu en un seul jour dans toutes les régions, le paysage politique sorti des urnes aurait été complètement différent, parce que les forces en présence n’auraient pas disposé du temps nécessaire pour ajuster leur position et tisser leurs alliances en tenant compte des résultats des phases précédentes. La démocratie dans un tel système est, on le voit bien, une notion très relative. Autre problème de taille soulevé par ces élections, et qu’on a eu l’occasion de bien palper dans la pratique: le découpage électoral, notamment dans les grandes villes. La loi des élections municipales est une législation non confessionnelle dans un système confessionnel. L’expérience valait la peine d’être vécue pour mieux en connaître les faiblesses. A Tripoli, les résultats sont concluants. En effet, dans la deuxième ville du pays, un seul chrétien (sur les 24 sièges du conseil municipal) a été élu. A Beyrouth, une énergique campagne médiatique et politique a permis d’éviter une réédition de ce qui s’est passé dans le chef-lieu du Liban-Nord. Mais l’inconvénient est qu’à Beyrouth, les thèmes qui auraient dû être au centre des débats électoraux, comme le développement, l’embellissement de la ville, l’amélioration des conditions de vie… ont été totalement éclipsés au nom de l’équilibre confessionnel. A croire qu’on voulait détourner l’attention des électeurs des vrais problèmes. Pour ne pas tomber à nouveau dans ce piège lors du prochain scrutin municipal en 2004, il faut repenser le découpage électoral. L’objectif n’est pas de tomber dans l’autre extrême en adoptant le principe qui veut que les électeurs de chaque communauté élisent leurs propres représentants. Ce n’est pas comme cela qu’on modernise le système. Il y a d’autres formules. Beyrouth, par exemple, peut être divisée en plusieurs circonscriptions au sein desquelles le nombre de chrétiens et de musulmans serait presque égal. Ceux-ci seraient alors contraints de coopérer. D’autres idées pourraient aussi être avancées pour éviter le déséquilibre confessionnel, tout en renforçant la convivialité. Liberté ne rime pas toujours avec démocratie, même si l’idéal serait d’avoir les deux. Mais au Liban, on sacrifie souvent l’une sur l’autel de l’autre.
Les dernières élections municipales constituent un excellent instrument de travail pour définir avec plus ou moins de précision les contours du paysage politique de la troisième République . Et c’est la première fois depuis trois décennies que sociologues et politologues disposent d’une matière aussi riche leur permettant de mieux comprendre les tendances de l’opinion publique, ses aspirations et ses égarements. Armés des conclusions établies par les chercheurs, les hommes politiques pourront alors modifier, améliorer ou corriger les aberrations du système. Tant qu’on n’a pas étudié avec précision les résultats de chaque urne dans chaque ville, village et quartier, il est trop tôt pour formuler des certitudes. Mais au stade actuel de ce processus, on peut déjà avancer des remarques ou exprimer des...