Trente ans après le premier attentat mortel de l’ETA, Iulen de Madariaga, qui fonda l’organisation séparatiste basque en 1958, estime que le mouvement armé vit aujourd’hui coupé du peuple qu’il prétend libérer, et l’exhorte à laisser le conflit aux mains des politiques. Il ne vit plus en clandestinité depuis dix ans, mais reste un «citoyen basque de la gauche abertzale» (indépendantiste). Iulen de Madariaga, 65 ans, s’est éloigné de l’ETA depuis sa dernière sortie de prison, en 1991, et partage son temps entre un village du Pays basque français, où il vit avec sa famille, et Bilbao, où il exerce le métier d’avocat. Difficile de deviner que derrière cet homme de loi aux grosses lunettes d’écaille, installé derrière une pile de codes juridiques, se cache l’un des étudiants déçus du nationalisme basque classique qui décidèrent, à la fin de l’année 1958, de lutter à coups d’attentats contre le franquisme, sous le nom d’Euskadi Ta Askatasuna («Pays basque et liberté»). «Aujourd’hui, je n’appartiens plus à rien», annonce-t-il. «J’ai appartenu à l’ETA, j’ai mis en place la branche militaire de l’organisation, j’ai appartenu à Herri Batasuna (le bras politique de l’ETA, mais je n’en fais plus partie depuis l’affaire Gregorio Ordonez», du nom d’un conseiller municipal conservateur assassiné à Saint-Sébastien en 1995. L’attentat contre Ordonez avait soulevé une vague d’indignation populaire. «ETA agissait en croyant servir les Basques, alors qu’en réalité elle leur faisait du mal. C’est cela le drame de notre peuple», s’exclame l’ancien chef militaire de l’organisation séparatiste. Pour Iulen Madariaga, cette coupure est la conséquence des mesures de protection draconiennes dont s’entourent les actuels dirigeants de l’organisation: «Les coups terribles portés par les polices espagnole et française les ont obligés à se cacher et à se disperser. Du coup, ils vivent totalement séparés de leur propre corps social», explique-t-il. Selon lui, la direction de l’ETA «est très bien informée du point de vue technique: ils savent qu’un colonel habitant Bilbao sort de chez lui tous les matins à 8h33, qu’il change de voiture tous les quatre jours... Par contre, ils ne perçoivent pas cette volonté de changement, au sein du peuple basque, dont même Herri Batasuna commence à se faire l’écho». L’un des principaux fondateurs de l’ETA affirme avoir commencé à se montrer critique vis-à-vis de l’organisation dès le début des années 1980, car «les dirigeants arrêtés étaient remplacés par des gens aux compétences politiques et à la vision historique de plus en plus réduites». Mais selon lui, la principale erreur de l’ETA est de n’avoir pas senti le vent tourner après l’effondrement du bloc soviétique. «Il y a eu, à cette époque, une espèce de vague généralisée tendant à résoudre tous les conflits de façon politique et négociée. Mais l’ETA n’a rien vu venir, pensant pouvoir continuer à lutter comme il y a dix ou quinze ans. Le bras armé aurait dû, alors, accorder à la tête politique toute la liberté de décision», juge-t-il. Comme la plupart des nationalistes basques, Iulen de Madariaga se dit édifié par le processus de paix en Ulster. «Les Irlandais nous donnent l’exemple: l’ETA doit passer le relais à Herri Batasuna, et Herri Batasuna doit proclamer son indépendance à l’égard de l’ETA», plaide-t-il, en appelant «ceux qui tiennent les armes à déclarer un cessez-le-feu, que ce soit pour six mois, un an ou deux ans, pour laisser une chance à la société civile». Malgré ses critiques actuelles, Iulen de Madariaga se refuse à dresser un bilan négatif de trente ans de lutte armée: «Si l’ETA n’avait pas existé, tout ce que ce pays a conquis depuis trente ans n’existerait peut-être pas non plus. Le statut d’autonomie, la récupération de notre culture et de notre langue sont dus en grande partie aux positions que l’ETA a définies et suivies». Mais il avertit: «Si un de mes enfants m’annonçait maintenant qu’il veut entrer dans l’ETA, je lui dirais de rester toujours maître de lui-même et de savoir où il met les pieds. L’obéissance aveugle est un concept hors de notre temps». (AFP)
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