Entre la première Coupe du monde du siècle, remportée en 1930 par l’Uruguay sur ses terres, où 13 nations avaient répondu à l’invitation, et la seizième édition, pour laquelle 168 pays ont participé aux éliminatoires, la mondialisation a constitué un phénomène irréversible. Pourtant, preuve ultime que le football est aussi un phénomène culturel, la Coupe du monde a couronné seulement 6 pays en 15 éditions, dont 4 fois le Brésil. Pour fêter le centenaire de sa naissance, l’Uruguay organise le premier rendez-vous. Mais les meilleures équipes européennes, dont l’Angleterre et l’Ecosse, pionnières du jeu, sont absentes. La voie est dégagée pour la Céleste (de la couleur de son maillot) uruguayenne, double championne olympique (1924 et 1928), qui domine tactiquement en finale l’Argentine (4-2), sa rivale du Rio de la Plata. Quatre ans plus tard, en l’absence de l’Uruguay et des formations britanniques, l’Italie du Duce s’impose à la force du jarret et avec la bénédiction des arbitres, notamment contre la «Wunder team» d’Autriche au jeu suranné. L’affiche de la Coupe du monde française (1938) — un joueur martial posant un pied sur le ballon — est emblématique du climat politique de l’époque. Malgré les sifflets des antifascistes, la «squadra azzurra» de Meazza et Piola triomphe encore, cette fois sans contestation possible, grâce au meilleur compromis entre technique et tactique. La Hondrie de Sarosi est battue 4-2. Injustices Un voile noir tombe sur l’immense cuvette du Maracana de Rio de Janeiro, le 16 juillet 1950. Le Brésil se devait de gagner «sa» Coupe du monde. Il avait le potentiel offensif (Zizinho, Ademir, Jaïr), la ferveur du peuple et les 185.000 spectateurs (officiels) de la finale. Mais les Brésiliens, trop cigales, s’inclinèrent contre la Céleste, qui possédait un sens tactique héréditaire et un maître tacticien, Schiaffino. La Suisse, grâce à sa neutralité, obtient l’organisation de la cinquième édition. La grande équipe de Hongrie des Puskas, Hidegkuti, Kocsis, Grosics, invaincue depuis quatre ans, paraît inabordable. Mais, dans le bourbier du Wankdorf de Vienne, les artistes ont égaré leurs violons, usés par les batailles engagées précédemment contre les Brésiliens et les Uruguayens. La discipline, la force, la foi et la valeur des Allemands de Sepp Herberger rendent leur fierté à tout un peuple en faisant plier (3-2) les Magyars. En Suède (1958), les Brésiliens de Feola ont finalement retenu la leçon. Rassuré sur ses arrières, l’élégant Didi, «le prince éthiopien», n’a plus qu’à transmettre le ballon à ses attaquants. Et quels attaquants! Pelé (17 ans), futur joueur du siècle, Garrincha, Vava submergent leurs adversaires de buts, en demi-finale (5-2 contre la France) et en finale (même score devant la Suède). En 1962, le Brésil récidive. Le «roi» Pelé se blesse dès le deuxième match et ne peut orchestrer la samba. Mais Garrincha, l’oiseau de feu, et Amarildo, le vice-roi, sont trop forts pour leurs adversaires et notamment la Tchécoslovaquie, qui perd la deuxième finale de son histoire (après celle de 1934). A la «maison», l’Angleterre remporte enfin sa Coupe du monde devant la reine Elisabeth II, une compétition caractérisée par la violence récurrente, dont est victime Pelé, et par la prise de pouvoir des Anglo-Saxons (avec l’Allemagne défaite en prolongation 4-2 lors de la finale). Une finale empoisonnée par la validité contestée du troisième but anglais, dont on ne saura jamais s’il avait franchi la ligne. La dernière du roi A bientôt trente ans, Pelé s’offre une troisième Coupe du monde, dans l’oxygène raréfié de Mexico (1970). Au petit trot, les Brésiliens, d’où émergent Gerson et Tostao, font admirer leur technique. L’Italie, épuisée par sa demi-finale de légende face à l’Allemagne (4-3 après prolongation), n’y résiste pas (4-1). Les Pays-Bas de Cruijff et Neeskens, sur les ailes du football total de l’Ajax d’Amsterdam, vont disputer deux finales de suite (1974 et 1978) et les perdre face aux pays organisateurs. En 1974, contre l’Allemagne de Beckenbauer (2-1), et en 1978, devant l’Argentine (3-1 après prolongation), un pays qui a toujours produit de grands joueurs. C’est une fois de plus le triomphe d’une dictature. Les pays latins portent bonheur à l’Italie. Après Rome et Colombes, la Squadra remporte son troisième titre à Madrid, en 1982, grâce à un buteur revenu de l’enfer: Paolo Rossi. En 1986, Diego Maradona joint le sublime (buts d’anthologie contre l’Angleterre et la Belgique) et l’amoralisme (but de la main contre les Anglais) pour offrir son deuxième titre à l’Argentine. Durant l’été italien (1990), la «Mannschaft» de Beckenbauer, cette fois sur le terrain en complet-veston d’entraîneur, s’impose avec ses mercenaires rompus aux joutes du «calcio». Elle rejoint ainsi au sommet le Brésil et l’Italie (trois victoires chacun). Revenu de ses désillusions, le Brésil devient «tetracampeao» aux Etats-Unis (1994) en préférant le résultat à la manière. La «seleçao» de Romario et Bebeto bat aux tirs au but l’Italie à l’issue de la finale la plus pauvre de l’histoire (0-0 après prolongation). Pour la dernière Coupe du monde du siècle, les intérêts économiques ne doivent pas occulter deux défis excitants. Grâce au turbo de Ronaldo, le meilleur joueur du monde, le Brésil pourrait-il s’offrir l’échappée belle (une cinquième victoire)? Plus difficile, le Nigeria mettrait-il un terme au mano a mano entre l’Europe et l’Amérique du Sud?
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