L’armée se retrouve une nouvelle fois dans l’histoire de l’Indonésie en position d’arbitre en face d’un président sourd aux voix qui, sur fond de violences, s’élèvent de plus en plus nombreuses pour exiger sa démission. Peu significative d’un point de vue militaire avec moins de 500.000 hommes, police comprise, pour une population de 202 millions d’habitants, l’armée indonésienne, connue sous son acronyme, ABRI, reste l’institution la plus puissante et la plus respectée d’un pays en plein naufrage. Elle tire de la lutte pour l’Indépendance, la légitimité du rôle politique et social qui lui est légalement reconnu et constitue le ciment du pays en temps de crise. C’est elle qui, en 1965-66, avait écarté le père de l’Indépendance, le président Soekarno, contesté sur fond de violences par les étudiants et les intellectuels, pour mettre à sa place celui qui était alors le chef des Forces stratégiques, le général Suharto qui dirige depuis le pays d’une main de fer. Les appels de plus en plus nombreux à la démission du président Suharto, venant de couches de plus en plus larges de la population, se brisent à ce jour sans écho sur les murs d’un palais présidentiel gardé par les blindés dans une capitale vivant depuis 48 heures au rythme de l’armée. Mais loin de les écouter, M. Suharto, 76 ans, a fait dire samedi qu’il était président par la volonté populaire et qu’il se maintiendrait, évoquant même la possibilité d’utiliser les pleins pouvoirs. En clair de déclarer l’état d’urgence ou la loi martiale, sans compte à rendre à personne et pour la durée qu’il souhaite, selon le texte qu’il a fait accepter en mars dernier par une Assemblée nommée par lui-même. Mais il faut pour cela qu’il soit sûr de l’appui de l’armée qui a laissé faire les pillages de la semaine dernière mais a rétabli, par sa seule présence, un calme tendu dans une capitale que les expatriés fuient aussi vite qu’ils le peuvent. «Il semble probable que, tôt ou tard, l’armée indonésienne aura à révéler ses véritables couleurs», estimait le mois dernier dans une analyse l’Institut international pour les études stratégiques (IISS). Avec les déclarations du palais depuis le retour d’Egypte vendredi du président Suharto, ce moment semble approcher, s’il n’a pas déjà sonné, ou ABRI va avoir à choisir. Le choix est, pour les analystes militaires, entre la loyauté au président Suharto et la fidélité à la mission de l’ABRI qui est le service de l’Indonésie et de son peuple. Si l’on croit la déclaration signée par 15 généraux vétérans y compris de la lutte contre l’Indépendance demandant au président Suharto de s’écarter pour permettre de nouvelles élections, publiée samedi dans la presse, le choix est fait. D’autant plus que cet appel, même s’il est le plus net dans sa formulation et le plus massif en terme de signatures, n’est pas le premier. Pressant pour beaucoup de vétérans, ce choix ne semble pas être posé — au moins encore publiquement — par le commandement actuel. Le ministre de la Défense et commandant en chef, le général Wiranto, a ainsi encore répété vendredi qu’ABRI soutenait le système constitutionnel. «En fait, remarquait un attaché militaire occidental spécialiste de l’Indonésie, le commandement d’ABRI n’est plus partagé entre des courants comme il y a pu en avoir à une époque mais entre des personnalités qui ont des intérêts divergents et qui sont là parce que le président les a nommés». La fidélité au président, notent cependant les analyses militaires, pourrait cependant rapidement trouver ses limites: la confirmation que la situation économique continue à s’aggraver et des manifestations massives d’une population poussée à bout. «Dans ce cas, note l’un d’eux, peut-être alors les généraux iront-ils respectueusement demander au président de s’effacer, comme pour Sukarno. Sinon, Dieu garde l’Indonésie». (AFP)
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