Le label Blue Note, créé en 1939 à New York par deux immigrés juifs allemands, a inspiré un documentaire allemand retraçant l’aventure de cette petite boîte à jazz, qui lança nombre des créateurs d’après-guerre, de Thelonious Monk à Herbie Hancock. Ses fondateurs, Alfred Lion et Francis Wolff, ont débarqué en Amérique «avec dix marks en poche», fuyant la tempête hitlérienne. L’oreille du premier et l’appareil photo du second ont fait le succès du label bleu ovale, qui compte cinquante-neuf printemps et un millier de disques à son actif, du be bop aux arpèges très contemporains de Cassandra Wilson. Amoureux du swing, qu’il prononçait «chewing», «Al» n’avait pas son pareil pour dénicher les talents, presque tous Noirs, témoignent d’anciennes vedettes dans le film de l’Allemand Julian Benedikt. C’est le «Summertime» d’un Sydnet Bechet déjà auréolé de succès qui amorce la pompe, en 1940. Le label gagne le respect grâce à la qualité de ses vinyls et aux découvertes d’«Al». Le pianiste Herbie Hancock n’a que 24 ans quand Lion lui offre son premier enregistrement, qui le propulse dans la cour des grands. Les choix de Lion, qui se fiait surtout à son instinct et son oreille, étaient régulièrement contestés par son entourage mais souvent judicieux. Il écarte un jour le pianiste Bud Powell, déjà familier du succès, au profit d’un excentrique inconnu engagé par le club Minton’s de Harlem: Thelonious Monk, un inclassable qui martèle le clavier de ses doigts tendus, et voué à une grande carrière. Alfred Lion découvre aussi le pianiste Horace Silver. Il fait enregistrer l’album «Blue Train», un immense classique du jazz, au saxo ténor John Coltrane. Dans l’ensemble de Billy Eckstine, le premier groupe be-bop, il remarque le batteur Art Blakey et son style funk jazz. Jam sessions Sous la férule de Lion, Blue Note organise des «jam sessions», ces réunions de musiciens qui improvisent ensemble et où des enregistrements en direct accouchent de chefs-d’œuvre. Le label manque toutefois de périr au milieu des années 1950, quand le 33 tours entre en piste. C’est l’époque du renouveau hop. Blue Note remporte finalement le pari de l’adaptation et creuse les nouveaux sillons — qui offrent dorénavant 20 minutes de musique au lieu de 12 — grâce à des vedettes noires dénichées par Lion et Wolff dans les clubs de jazz new-yorkais. Soir après soir, les deux compères arpentent Harlem, à la recherche d’une âme qui «swingue». Ils s’enthousiasment pour l’organiste Jimmie Smith et son jeu soul, pour le saxo Sonny Rollins et son trio, et vibrent devant les prouesses techniques du trompettiste Clifford Brown. Véritable Who’s Who du jazz moderne, la maison de disques compte aussi des morceaux du «prince noir de la trompette», Mile Davis, dans son répertoire, où figurent le flûtiste James Woody, le pianiste Cecil Taylor et autres saxophoniste Tommy Turrentine. En 1981, Blue Note repasse sous presse ses grands succès. Une page se tourne en 1984, quand la maison change de direction. Frank Wolff est mort douze ans plus tôt et Albert Lion s’éteindra en 1987. Le label produit alors de nouveaux artistes, comme le pianiste français Michel Petrucciani. Grâce à de vieux tubes de jazz remodelés façon hip hop, le groupe US 3 vend 2 millions de disques avec Blue Note, un record qui consacre son entrée dans le monde du business. La maison s’est entre-temps mise au diapason de l’ère laser. Depuis le début de l’année 1998, elle réédite en CD ses plus grands classiques, vendus à bas prix pour mieux séduire les jeunes mélomanes. Le documentaire de Julian Benedikt, diffusé pour l’heure en Allemagne, aux Etats-Unis, aux Pays-Bas et en Suisse, est une ode claire au label. C’est au demeurant l’occasion d’une belle promenade dans l’univers du jazz, en lequel les Américains blancs du début de siècle voyaient une musique de bouges et de maisons closes. (AFP)
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Le label Blue Note, créé en 1939 à New York par deux immigrés juifs allemands, a inspiré un documentaire allemand retraçant l’aventure de cette petite boîte à jazz, qui lança nombre des créateurs d’après-guerre, de Thelonious Monk à Herbie Hancock. Ses fondateurs, Alfred Lion et Francis Wolff, ont débarqué en Amérique «avec dix marks en poche», fuyant la tempête hitlérienne. L’oreille du premier et l’appareil photo du second ont fait le succès du label bleu ovale, qui compte cinquante-neuf printemps et un millier de disques à son actif, du be bop aux arpèges très contemporains de Cassandra Wilson. Amoureux du swing, qu’il prononçait «chewing», «Al» n’avait pas son pareil pour dénicher les talents, presque tous Noirs, témoignent d’anciennes vedettes dans le film de l’Allemand Julian Benedikt....