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Actualités - Chronologie

La troisième fois aura été la bonne

L’euro, c’est l’histoire trois fois répétée de l’ambition française, des convictions européennes de l’Allemagne et de l’opposition britannique. Mais à la différence des deux premières tentatives, qui ont échoué pour diverses raisons, la troisième aura été la bonne. Pour comprendre la volonté des européens de procéder à une opération inédite dans l’Histoire — jamais autant de pays n’ont décidé de fusionner leurs monnaies — il faut remonter à la fin des années 1960, à l’époque du dollar tout-puissant lié à l’or. Les Etats-Unis, première puissance mondiale, sont englués dans la guerre du Vietnam, qui leur coûte cher, très cher. Tellement cher que les Américains, sûrs de leur fait, font marcher la planche à billets pour la financer et les dollars s’entassent dans les coffres des banques centrales européennes. La situation est risquée: si les détenteurs de dollars demandent leur remboursement en or, les réserves de métal précieux de Fort Knox risquent d’être insuffisantes. C’est ce que le général de Gaulle, soucieux d’affirmer l’indépendance de son pays et de l’Europe vis-à-vis des Etats-Unis — la France vient, en 1966, de quitter le commandement intégré de l’OTAN — a bien compris. Il annonce que la France demandera la contrevaleur en or des dollars qu’elle détient, lançant un mouvement qui, en 1968, fait fondre d’un tiers les réserves américaines et pousse le dollar à la baisse, avec le spectre de la dévaluation du billet vert. C’est ce que les Etats-Unis veulent éviter à tout prix: «Le dollar est le soleil et le soleil ne change pas», martèlent les dirigeants américains, qui pressent au contraire les allemands de réévaluer leur mark devenu — déjà — une valeur refuge. Pressions L’Allemagne, qui ne veut pas pénaliser ses exportations, s’y refuse avec force, en arguant que c’est aux économies mal gérées, comme les Etats-Unis, à s’adapter, et non l’inverse. Bonn a bien du mérite à résister à de terribles pressions. Londres s’associe en effet à Washington et, lors d’une conférence avec l’Allemagne en novembre 1968, n’hésite pas à brandir la menace d’un retrait des troupes alliées d’Allemagne. Le franc français commence également à flancher, mais Paris, qui a inauguré la politique du franc fort, refuse de dévaluer. C’est dans ce contexte que la commission européenne, dont le vice-président est à l’époque Raymond Barre, prend l’initiative de proposer une réduction progressive des marges de fluctuation des devises des pays membres de l’Europe des Six. Le projet semble toutefois immédiatement menacé par le refus de la France de dévaluer, alors que l’Allemagne juge l’ajustement indispensable pour partir sur de bonnes bases. Georges Pompidou, lorsqu’il succède à de Gaulle en 1969, entreprend de sauver le projet avec le chancelier allemand Willy Brandt, lui aussi arrivé au pouvoir la même année. Willy Brandt veut à tout prix brider le nationalisme allemand et le fondre dans l’Europe, une constante de la politique étrangère de l’Allemagne d’après-guerre. A La Haye, en 1969, les Six décident d’arrêter un plan pour créer par étapes une union économique et monétaire (UEM) et confirment cette volonté en mars 1971, sur la base d’un rapport du premier ministre luxembourgeois Pierre Werner. C’est en 1972 que cette volonté se traduira concrètement, avec la création du Serpent monétaire européen limitant les fluctuations grâce à des accords entre banques centrales pour acheter des devises dès que certains seuils sont atteints. Après le Serpent, le SME Même les Britanniques sont attirés par cet étrange animal et arriment la livre sterling au mécanisme le 8 juin 1972. Six semaines plus tard, incapable de réduire une inflation stimulée par les hausses de salaires arrachées à l’issue de grèves violentes, le Royaume-Uni du premier ministre Edward Heath doit en effet sortir du Serpent. Déjà. Qu’à cela ne tienne: Georges Pompidou propose en 1973 une date-butoir pour le lancement de la monnaie unique: 1980. Le rêve n’allait cependant pas résister au premier choc pétrolier et aux poussées inflationnistes qui en dériveront, obligeant la France et l’Italie à sortir du système. Dès 1974, l’échéance de 1980 est abandonnée. Après le duo Pompidou-Brandt, un nouveau couple franco-allemand, constitué par Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, relance la mécanique et porte sur les fonts baptismaux le Système monétaire européen (SME) et l’écu. Cette fois, les choses semblent bien parties: la stabilité monétaire est au rendez-vous et l’on fixe à 1982 la date de l’installation de la Banque centrale européenne. Une nouvelle fois, le rêve se fracasse sous le double impact du deuxième choc pétrolier et de l’arrivée au pouvoir des socialistes en France, où François Mitterrand tourne le dos au SME, qu’il juge incompatible avec sa politique de relance. Le franc dégringole sur les marchés des changes et Paris doit procéder à deux dévaluations en un an. La France est à deux doigts de quitter le SME, la Bundesbank se refusant à soutenir le franc, malgré les appels à l’aide du «grand argentier» français de l’époque, Jacques Delors. c’est alors que se constitue pour la troisième fois avec Helmut Kohl et François Mitterrand un couple franco-allemand que tout devrait séparer, comme ses deux prédécesseurs, mais qui remet petit à petit le projet sur ses rails en commençant par une réévaluation du mark qui sauve le franc in extremis. Les deux hommes s’entendent pour nommer Jacques Delors à la présidence de la commission, d’où il pilotera la manœuvre. Tout s’enchaîne alors relativement vite et logiquement. C’est d’abord l’Acte unique européen de 1985, signé par le premier ministre britannique Margaret Thatcher, qui n’avait pas réalisé que le marché unique appelait une monnaie unique. en 1988, Jacques Delors parvient à convaincre les dirigeants européens de créer un «comité pour l’étude de l’Union économique et monétaire» dont le rapport contient déjà toute la mécanique. Sa grande intelligence aura été de proposer que ce comité soit constitué des gouverneurs des banques centrales, des personnages au-dessus de tout soupçon, ce qui lui a permis d’en assumer la présidence, malgré les grincements de dents. (Reuters)
L’euro, c’est l’histoire trois fois répétée de l’ambition française, des convictions européennes de l’Allemagne et de l’opposition britannique. Mais à la différence des deux premières tentatives, qui ont échoué pour diverses raisons, la troisième aura été la bonne. Pour comprendre la volonté des européens de procéder à une opération inédite dans l’Histoire — jamais autant de pays n’ont décidé de fusionner leurs monnaies — il faut remonter à la fin des années 1960, à l’époque du dollar tout-puissant lié à l’or. Les Etats-Unis, première puissance mondiale, sont englués dans la guerre du Vietnam, qui leur coûte cher, très cher. Tellement cher que les Américains, sûrs de leur fait, font marcher la planche à billets pour la financer et les dollars s’entassent dans les coffres des...