Il y a des artistes qui creusent sempiternellement le même trou et souvent le recomblent pour le recreuser. Yolande Labaki appartient à un autre tempérament, celui des artistes qui pratiquent, comme d’autres l’agriculture, la création extensive, défrichant à chaque fois de nouveaux champs qu’ils se hâteront d’abandonner dès qu’ils leur deviendront trop familiers. On l’a connue surréaliste, warholiste, phénicienniste, abstractionniste, créatrice d’objets et de bijoux incongrus, voire humoriste avec un drôle de «roman», Cellules, inénarrable livre d’art tiré à 250 exemplaires numérotés «avec droits de reproduction réservés pour tous pays y compris l’URSS» où, en une parfaite économie de signes et de slogans, elle traite et maltraite les situations, les causes et les questions qui ont agité le XXe siècle, et ce n’est probablement pas ce qu’elle a fait de moins sérieux. Bien que pratiquant aussi l’art d’être grand-mère, elle reste d’une étonnante jeunesse : elle nous prend, encore une fois, au dépourvu avec ses nouvelles petites installations, boîtiers en plexiglas qui abritent, entre leurs transparentes parois, non point des statuettes phéniciennes mais des figurines de déesses de la fertilité bien plus anciennes auxquelles elle confère, avec son esprit ludique de toujours (il faut revisiter ses «périodes» passées dans cette perspective du jeu), une nouvelle vie en les associant à des décors et des personnages dessinés sur ordinateur, mariant ainsi le préhistorique au contemporain. Yolande Labaki ne s’est pas laissée désarçonner par la révolution informatique qu’elle a prise en marche comme on sautait autrefois dans le tram, sans même recourir aux commodités des répertoires préfabriqués des CD-ROM et des logiciels capables à la demande de transformer un torchon en un pseudo-Matisse ou en un Van Gogh alluré. Elle dessine, peint et imprime à sa guise, transformant la machine en simple auxiliaire de peinture. Au lieu de s’en laisser dominer, elle l’a parfaitement domestiquée, comme ce chien multimillénaire qui veille à la porte d’une coquette maison où sa maîtresse, non moins âgée et non moins jeune, paraît à sa fenêtre. Ce thème de dame à la fenêtre revient à plusieurs reprises, sous diverses versions, dans ces petites installations. En visitant l’exposition, j’ai appris de l’archéologue Fadi Stéphan que cette apparition (qui passera par bien des avatars, jusqu’à devenir, des siècles plus tard, celle, fugitive, du sens caché des textes sacrés à l’esprit du lecteur assidu) n’est pas seulement un motif phénicien (les prêtresses d’Astarté invitant le passant à les honorer) mais également babylonien : à la veille de son mariage, la future épouse se donnait à déflorer par l’étranger de passage pour ne pas infliger à son conjoint de verser son sang. Comment ces pratiques se sont-elles retournées en leurs contraires, la virginité de la fiancée devenant le bien le plus précieux à offrir non seulement à la vanité de l’époux mais également à la vigilance implacable du groupe social par la preuve du drap rougi ? Mais les minuscules têtes humaines hallucinées au nez en bec d’oiseau et aux yeux en disques percés se posent également sur des corps de ballerines aériennes, de femmes-papillons, de soldats puniques, de scarabées. Les statuettes votives entières ont droit à une scénographie plus complexe et les tessons irisés de terres cuites émaillées à des compositions semi-abstraites reprenant leurs couleurs bleu-vert. En offrant ces écrins à «ses» humbles objets de fouilles, Yolande Labaki traite le passé, l’histoire, l’archéologie, la culture avec la juste dose de respect et d’irrespect nécessaire pour démystifier et, à la fois, dépoussiérer ces vénérables rescapés d’anciens cultes où le corps était encore un vecteur du sacré et non l’innommable et l’inmontrable — ou le trop nommable et le trop montrable, ce qui revient au même, la flagrance étant l’autre nom de la dissimulation — objet du désir. (Galerie Alice Mogabgab).
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