La Russie, violemment opposée aux frappes contre l’Irak, a accueilli avec soulagement dimanche l’arrêt des raids aériens, tout en soupçonnant les Américains et les Britanniques d’être prêts à recommencer à la première occasion. Il était deux heures du matin à Moscou lorsque la fin des frappes a été annoncée, mais ni le Kremlin, ni le ministère des Affaires étrangères n’avaient encore fait le moindre commentaire. Cette réserve s’explique peut-être par le manque de confiance des Russes, exprimée par le Premier ministre Evgueni Primakov, premier haut responsable russe à réagir publiquement. «Nous sommes bouleversés à l’idée que les frappes puissent recommencer», a dit M. Primakov dimanche après-midi à New Delhi, à son arrivée pour une visite officielle de deux jours. L’arrêt des frappes, a-t-il ajouté, risque d’être «seulement temporaire, mais nous sommes satisfaits qu’il ait été mis fin à l’usage de la force». «Notre position est inchangée», a-t-il poursuivi, «nous sommes toujours convaincus que l’usage de la force contre des pays n’est pas possible sans l’autorisation du Conseil de sécurité de l’Onu». L’un des vice-présidents de la Douma (chambre basse du Parlement), l’ultra-nationaliste Mikhaïl Goutseriev, s’est réjoui pour sa part que «les États-Unis et la Grande-Bretagne aient finalement écouté l’opinion publique mondiale et les appels de la Russie, de la Chine et d’autres pays opposés aux opérations militaires en Irak». Le président Boris Eltsine, son gouvernement et toute l’opposition politique avaient d’une seule voix condamné sans appel l’attaque américano-britannique contre l’Irak, considérant qu’il s’agissait d’une «violation grossière de la charte de l’Onu et des principes du droit international». Moscou estime que deux pays, fussent-ils membres permanents du Conseil de sécurité, ne peuvent pas décider d’en frapper un troisième au nom de l’Onu sans consulter auparavant le Conseil de sécurité. Dans un mouvement de protestation sans précédent dans l’histoire des relations entre Moscou et Washington, la Russie a rappelé son ambassadeur à Washington «pour consultations», de même que son collègue de Londres. Le gouvernement russe a mis en garde contre une «détérioration» des relations russo-américaines, et laissé entendre que la coopération militaire avec l’Otan pourrait être révisée. La Douma, dominée par les communistes et les nationalistes, a donné libre cours à ses accents les plus anti-américains, certains chefs de parti traitant Bill Clinton de «terroriste international», et l’accusant de mélanger sexe et politique, en bombardant l’Irak pour faire oublier la procédure de destitution lancée contre lui à la suite de l’affaire Lewinsky. De l’avis général, la ratification du traité russo-américain de désarmement nucléaire Start II a été repoussée aux calendes grecques. Ce traité, signé en 1993, n’a jamais été ratifié par la Russie. Après des mois de tractations, un compromis venait juste d’être trouvé, qui aurait pu permettre une ratification dans les prochaines semaines. Cette crise a aussi fait découvrir brutalement aux Russes que leur pays n’est plus une grande puissance. La presse du week-end, comme le quotidien libéral Sevodnia, déplorait que «Moscou ait désormais la même influence sur les affaires du monde que n’importe quel pays du tiers monde».
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